Martin Eden

2019

Avec : Luca Marinelli (Martin Eden), Jessica Cressy (Elena Orsini), Carlo Cecchi (Russ Brissenden), Vincenzo Nemolato (Nino), Marco Leonardi (Bernardo Fiore), Denise Sardisco (Margherita), Carmen Pommella (Maria). 2h09.

Martin Eden, affaibli, affirme que la société a cru avoir raison de lui mais qu'elle doit se méfier de la force de son individualisme. Il se souvient :

Dans les bals populaires de Naples, Martin Eden suscite l'admiration des jeunes filles. L'une d'elles, Margherita, l'invite à danser et il l'emmène faire l'amour sur le pont de son bateau. Au matin, Margherita est partie. Martin entend le gardien du port malmener un jeune homme. Il n'hésite pas et frappe le gardien pour s'échapper avec sa victime. C'est Arturo, fils de riches bourgeois qui l'emmène dans leur demeure. Alors que Martin examine un tableau, surgie Elena la fille de la maison avec laquelle, il parle de Baudelaire et du français. Toute la famille le remercie d'avoir protégé Arturo et l'invite à manger. Martin, déjà amoureux d'Elena s'en va avec deux livres de Baudelaire qu'il se promet de lire durant son prochain voyage.

Peu après le départ en mer, le contrat est écourté par l'armateur, en difficultés financières. Martin et son ami Nino sont contraints de travailler de longs mois dans une usine. Ils doivent extorquer au contremaître leur dernière semaine de salaire.

Au retour de Naples, Martin fait part à Elena de son désir d'être écrivain. Elle le met en garde face aux difficultés qui l'attendent. Elle lui procure néanmoins une bonne grammaire. Martin est hébergé par sa sœur et son beau-frère, Bernardo Fiore, qui jalouse et méprise son désir d'être écrivain. Quand les retours à l'envoyeur des premiers récits de Martin s'accumulent, Bernardo propose à Martin de travailler pour lui. Martin refuse fermement. Bernardo le met à la porte. Martin demande à Elena de l'attendre deux ans afin qui rencontre le succès.

Martin rencontre alors Maria et ses deux enfants qui le prend sous son aile maternelle et lui offre un logement dans une partie désaffectée de sa maison. Martin survit avec de petits boulots. Un jour, Martin se fait beau avec les vêtements du mari défunt de Maria mais ne reçoit que mépris des Orsini. Il se laisse brûler la main le temps de déclamer un poème amoureux à Elena. Il rencontre Russ Brissenden, un poète qui l'encourage à continuer et l'introduit dans les cercles mondains et socialistes. Elena lui reproche d'écrire des choses trop sordides qui ne se vendront pas et les empêcheront de sa marier. Il la traîne dans les bas fonds de Naples pour qu'elle comprenne d'où il tire son inspiration.

Martin écrit et s'exténue à la tache. Un jour portant le succès arrive avec un chèque de 800 000 lires pour son récit, L'apostat. Quelques temps après, Elena vient le retrouver et devient sa maîtresse. Alors qu'il sort avec Elena et ses amis, ils croisent Margherita qui est serveuse. Sa beauté ne peut la faire pourtant accéder au même monde qu'eux.

De plus en plus influencé par Herbert Spencer et ses théories de l'individualisme comme source de sensation et d'innovation, Martin réfute le socialisme et se fait prendre à partie dans une réunion publique. Un journaliste qui a mal compris ce qu'il disait en fait un orateur socialiste; et la photo de Martin Eden parait dans les journaux. Il subit l'ostracisme de la commençante de son village mais aussi les reproches d'Elena. Néanmoins, invité à dîner pour s'expliquer, il s'emporte contre le faux libéralisme des Orsini. Russ Brissenden agonise et lui confie un long poème avant de mourir. Il se suicide dune balle de revolver caché dans une bible.

Des mois plus tard, Martin est devenu un dandy arrogant et misérable sans inspiration et crachant sur le peuple. Elena vient une dernière fois lui offrir son amour. Il la rejette et se suicide.

Le roman de Jack London, en grande partie autobiographique, se passait à Oakland, en Californie au début du XXe siècle. Marcello le transpose sur son territoire, une ville portuaire d'Italie ; ici Naples après Gênes pour La bocca del Luppo. De moins en moins en empathie avec son héros, Pietro Marcello commente par des images documentaires ce roman d'une émancipation qui devient celui de la désillusion quand le personnage perd le contact avec les gens du peuple avec lesquels il vivait sans réussir davantage à s'intégrer au monde bourgeois qui le fascinait autrefois.


Martin, jeune marin insouciant, découvre la poésie de Baudelaire en même temps que l'amour. Il  lui vient l’idée que les livres pourraient lui permettre de se hisser à la hauteur de celle qu’il aime. Le travail de le rebute pas; et c'est là son temps le plus heureux, celui de la conquête et de son ouverture au monde. Marcello commente avec fougue et malice ce temps de l'émancipation. Les regards des gens des rues, extraits de films de familles en super8 vus dans ses précédents films, servent de contrechamp au regard de Martin Eden. Les plans de marche qui s'accumulent se prolongent par le plan de la goélette larguant les amarres au son de "Salut" Joe Dassin.

L'idée, la philosophie individualiste de Herbert Spencer, obscurcit bientôt la vision de Martin qui, s'appuyant sur sa propre expérience d'une force individualiste en mouvement, oublie de regarder son entourage; et s'écœure de sa propre solitude. Pietro Marcello commente cette désillusion avec la séquence de la de pêche au poulpe et du naufrage de la goélette. Les promesses du vingtième siècle ne sont pas tenues, l'Italie s'enferme dans le fascisme que Martin ne voit pas. La scène des chemises noires sur la plage alors qu'il va se suicider pourrait rappeler la fin de La dolce vita et l'aveuglement de Marcello Rubini (Marcello Mastroianni).

Martin  Eden perd sa capacité à aller de l'avant, à transformer, à danser. Il voit le principe et non plus la réalité, piégé par les mots et le discours. Pietro Marcello aura, en revanche, toujours gardé le contrepoint avec la réalité documentaire même s'il prend soin de ne pas la dater, du début du vingtième siècle aux années 70. C'est la capacité à vivre au milieu du monde sans en percer tous les mystères qui assure la vitalité de l'artiste, la vitalité de ce cinéma.

Jean-Luc Lacuve, le 28 octobre 2019