Ange
1937
Genre : Drame sentimental
(Angel). Avec : Marlene Dietrich (Maria Barker), Herbert Marshall (Sir Frederick Barker), Melvyn Douglas (Anthony Halton), Edward Everett Horton (Graham), Ernest Cossart (Walton), Laura Hope Crews (Duchesse Anna Dmitrievna), Herbert Mundin (Greenwood), Ivan Lebedeff (Prince Gregorovitch). 1h38.

Maria Barker arrive à Paris dans son avion privée. A la réception de l'hôtel, elle laisse un faux nom et s'en va trouver la grande duchesse Anna qu'elle n'a pas vue depuis six ans. Celle-ci tient une sorte d'agence de belles étrangères pour riches touristes de passage. C'est du moins ce qu'espère y trouver Anthony Halton, un séduisant célibataire. Croisant Maria par hasard, il la prend pour la duchesse. Maria se moque de lui en lui proposant des visites culturelles de Paris. Elle finit pourtant par accepter de dîner avec lui, le soir même, au café Danube à 21 heures.

Dès le début de la soirée Maria et Halton s'aperçoivent qu'ils s'aiment. Halton aimerait en savoir plus sur Maria mais celle-ci ne lui révèle rien de son identité. Sur le banc du parc où ils se sont promené, il lui déclare alors : "vous êtes un ange, c'est le nom que je vous donne". Maria lui donne rendez-vous pour le mercredi 17 heures chez la duchesse. Si elle vient, elle partira avec lui. Si elle n'est pas au rendez-vous, il devra l'oublier à jamais. Comme Halton va lui chercher un bouquet de violettes, elle disparaît dans la nuit.

Sir Frederick Barker revient à Londres auréolé de son succès diplomatique obtenu à Genève où est parvenu à surseoir à la guerre pendant trois semaines contre l'avis de 21 autres nations.

Rentrant tard à son domicile, il ne réveille pas sa femme. Ils forment un couple parfait sans jalousie et sans querelles tant et si bien que leur domestique a vaincu les réticences de sa fiancée envers le mariage en les montrant en exemple. Maria s'estime pourtant un peu délaissée ce que ne semble pas prendre au sérieux Sir Frederick. Il lui propose tout de même de l'amener bientôt en voyage, peut-être dans cet hôtel de Vienne où ils se rencontrèrent.

Lors d'une réunion de diplomates à laquelle ils participent tous les deux Halton et Barker font connaissances. Halton évoque leur passé commun à Paris pendent l'après-guerre où tout deux, sans le savoir avaient la même maîtresse, Paulette Fouchardiere, modiste, pour qui ils étaient respectivement Poochy et Snooky.

Frederick Barker invite Halton chez lui non sans avoir auparavant raconté à sa femme l'étrange aventure qu'Halton lui a racontée. Il vient de tomber amoureux d'une femme inconnue à Paris dont il ignore jusqu'au nom et qu'il a surnommé Ange.

Maria, qui n'a pas dormi de la nuit, est ainsi très anxieuse avant l'arrivée de Halton. Celui-ci accueilli par Frederick a eu le temps de voir la photo de la femme de son nouvel ami. Le trio pénètre dans la salle à manger. A la cuisine, les domestiques commentent la conversation qui languit et le curieux manque d'appétit de Halton et Maria.

Au salon, la conversation tourne autour des talents de musicienne de Maria. Sir Frederick aimerait qu'elle joue le nouvel air qu'elle vient de composer. Elle s'y refuse sachant que c'est l'air romantique du café Danube écouté en compagnie de Halton. Maria préfère jouer une valse pendant que son mari est appelé pour un coup de téléphone urgent.

Resté seule avec Maria, Halton lui rappelle leur rencontre à Paris mais elle refuse de reconnaître qu'elle est Ange. Halton se met alors au piano et entame les premières notes de la mélodie parisienne qui révélera le pot aux roses à sir Frederick. Puis il s'arrête promettant de ne pas continuer. En le remerciant, Maria reconnaît qu'elle est Ange. Halton lui rappelle alors qu'ils s'aiment et qu'elle ne peut s'estimer comblée par sa seule sécurité matérielle. Sir Frederick revient et Halton s'incruste bien que Maria lui ait demandé de partir. En désespoir de cause, elle le contraint à décrire Ange. Halton n'ose franchir le pas, esquisse un faux portrait de Ange en brune. Il s'en va en essayant de donner rendez-vous à Maria le mercredi suivant à 17 heures chez la duchesse Anna.

Sir Frederick apprend à sa femme que le coup de téléphone qu'il a reçu compromet le voyage qu'il a projetté avec elle. Maria accuse le coup et Frederick tente de louer un avion privé pour concilier son métier et le voyage promis à sa femme. Il apprend alors que celle-ci s'est rendu à Paris la semaine précédente. Inquiet de cette indépendance qu'il ne soupçonnait pas, il téléphone à un ami diplomate qui se trouve être celui qui héberge Halton depuis son retour des Indes. Or Halton est justement en train de jouer l'air du café Danube que Frederick ne peut manquer d'entendre au travers du combiné.

Le mercredi, à Paris chez la grande duchesse Anna, sir Frederick est prêt à donner beaucoup d'argent à celle-ci pour connaître la vérité. Anna refuse de révéler quoi que ce soit. Elle rassure aussi Halton qui s'inquiète, à presque dix-huit heures, de l'absence de Maria. Celle-ci parait bien et affronte son mari prétendant être venue aussi pour vérifier qui était cet Ange qui lui ressemble.

Elle lui offre l'alternative de ne pas ouvrir la porte du salon qui révélerait qu'il n'y sans doute pas d'autre Ange qu'elle-même. Frederick refuse, ouvre la porte et constate qu'il n'y a personne. Halton, survenu sur ces entrefaites, console Maria de son inévitable divorce à venir. Mais Frederick, qui a réfléchi sur son couple en quelques minutes, laisse à Maria jusqu'au soir pour le rejoindre à la gare pour le train de Vienne et ainsi ensemble d'oublier Ange. Maria n'a pas besoin de réfléchir jusqu'à 10 heures. Elle sort de chez la duchesse au bras de son mari.

Un des films les plus éblouissants de Lubitsch où la pensée du spectateur est sans cesse convoquée. Ce n'est cependant ni un drame ni une comédie. Il fut ainsi un retentissant échec, menaçant moins la carrière du réalisateur que celle de Marlene Dietrich, pourtant formidable dans le registre de la femme délaissée.

L'une des raisons de l'échec public du film est l'absence de dramatisation. Aucun des deux hommes prétendant à l'amour de Maria n'a de défaut prêtant à sourire ou le déconsidérant vis à vis de l'autre.

An uncertain feeling

Il ne s'agit donc pas de décider entre l'amour et l'argent mais de choisir entre un amour éteint mais sans doute potentiellement fort et le trouble amoureux. Celui-ci est décrit par Halton. C'est plus et moins que l'amour. C'est un sentiment indéfinissable (an uncertain feeling), c'est un secret que l'on partage deux. A Ange, qui lui dit que son mari ne pense pas en secondes mais en années, Halton répliquera qu'il préfère 60 minutes avec elle que les amours de Cléopâtre et César qui finalement tiennent sur 25 pages d'un livre d'histoire. "Si c'est beau, qu'importe la fin" dira aussi Halton qui garde intact l'intensité du moment et l'inscription à jamais dans la mémoire des mots prononcés : "vous avez des yeux gris, des cheveux bruns, un charmant sourire, vous êtes séduisant".

Maria se souvient pourtant toujours intensément de la première valse dansée avec Frederik qu'elle joue à la place de l'air du café Danube. Quand Halton lui demande si elle est comblée en faisant non de la tête, elle baisse la sienne.

Elle a déjà exprimé sa solitude à Frederik en lui racontant son rêve. Elle a eut le temps de faire le tour du monde pendant qu'il parle toujours à la SDN. Elle l'a alors emmené à Paris sur un banc (réminiscence de la promenade avec Halton) où elle avait peur et froid. Elle conclut par le réveil de Graham avec le télégramme. Elle voudrait que son mari l'ait battue et portée à l'étage.

C'est pareillement par un appel au trouble et à l'incertitude qu'elle défie son mari tenté d'ouvrir l'ultime porte du salon : "Si tu n'y entres pas, il te restera un doute. Tu seras moins sur de toi, tu seras moins sur de moi et ça pourrait être merveilleux."


Qui est Maria ?

Maria partagée entre deux hommes est elle-même deux femmes à la fois. C'est ce que dira Halton : "Nous voyons le même objet sous deux regards différents. Un abat-jour bleu, une fois éclairé vous apparaît du plus beau vert."

Le travelling qui découvre au travers de ses cinq fenêtres l'établissement de la duchesse Anna fait découvrir dans les fenêtres deux et trois une jeune femme qui fait examiner une bague par Anna. Il n'est ainsi pas trop difficile de conclure qu'il s'agit d'une maison de rendez-vous pour riches touristes à la recherche de belles étrangères avec qui l'aventure peut aller d'une nuit au mariage. Dans ce club privé, on y est recommandé. Halton vient de la part du capitaine Buckler.

Maria se fait annoncer comme une veille amie. Six ans qu'elle n'a pas vu Anna. Elle était partie à Rome pour se marier à Savoldi, ce qu'elle ne fera finalement pas. Elle se dit aujourd'hui dans une situation délicate, n'a pas besoin de bons conseils : la raison et la logique ne peuvent l'aider. Elle vient ainsi probablement interroger Anna sur la façon de reconquérir son mari. Que celui-ci connaît d'ailleurs il évoquera le même genre d'établissement qu' Un après-midi à Paris.

On pourra aussi s'interroger sur le fait de savoir si Maria et Halton ont fait l'amour à Paris. Certes ce dernier a loué un salon privé avant la promenade au parc. Mais il a tout raconté à Frederik avec qui il partage l'intimité d'une ancienne maîtresse commune et Frederik dira : "Il a tout sublimé : une nuit dans le parc, le bouquet de violette puis elle disparaît". Si le plan des lèvres de Maria dans la coupe de champagne vaut acceptation sexuelle, il est aussi probable que Maria n'a pas succombé lors de cette première soirée.

 

Laisser au spectateur le soin de conclure.

La mise en scène est brillantissime et comporte plusieurs morceaux de bravoures. Le premier est le travelling qui part de la porte et passe en revue les cinq fenêtres avec la femme à la bague. Le second sont les départs hors champs successifs des deux amants avec la marchande de violettes.

Mais la "Lubitsch touch" appliquée avec le plus de constance est l'ellipse qui pose un suspens et laisse au spectateur imaginer le plan de conclusion. On ne voit ainsi pas le réceptionniste lire le vrai nom du passeport différent de celui, Mme Brown, donné par Angel. Au champ de course, on ne voit pas Maria découvrir Halton à la jumelle. On entend seulement le commentaire de Emma qui la dit bouleversé. Le plan sur la photo retournée dit seul que Halton sait que la maîtresse de maison est Ange avant de la voir pénétrer dans la pièce. Le plan sur le combiné du téléphone fait comprendre à Frederik qui est Ange.

L'utilisation du hors champ donne lieu à l'autre très célèbre scène du film, celle des commentaires des domestiques. Ils constatent que madame ne cesse d'émietter son pain puis philosophent sur l'inintérêt de la conversation autour de la tour Eiffel et de Notre-dame. Ils pensent que ça s'arrange lorsque Frederik raconte sa blague de l'Ecossais qui a lieu d'acheter un piano se met à fredonner. Ils sont enfin consternés que madame ait coupé sa viande sans y toucher et que Halton n'y a non plus presque pas touché.

Les domestiques sont victime de la traditionnelle comédie des erreurs de Lubitsch : ils n'ont qu'une version tronquée de la situation et concluent donc faussement. Puisque sir Frederik a mangé ce n'est donc pas la faute de la viande. La conclusion est donc : "Pour M. Halton, jamais de veau." Les plans sur les portes expriment aussi le cloisonnement des milieux ou des sexes.

L'humour avec les domestiques que ce soit Graham, le valet de chambre ou Walton, le majordome, sera constant. Ils sont devenus difficiles sur les conversations. Les valets ont leur honneur : l'un a quitté son maître après vingt ans car il avait adhéré au labour party. Emma est ravie de voir ces "célébrités" en chair et en os mais se fait réprimander pour connaître un chauffeur américain et Walton sera fâché que Emma ait appris à danser la rumba. Graham est outré que les délégués français n'aient pas même de valets de chambre. Suivant les conseils de son maître : "Un homme politique doit savoir braver l'opinion publique"...et déranger son maître le matin.. Lorsqu'il est interrogé sur le temps, archi pluvieux, il répond "pas mauvais" et Frederick lui dira "C'est un mélomane qui a du vous persuader d'être valet"

L'humour s'exprime aussi par les nombreux sous-entendus sexuels : "J'ai déjà vu Mona Lisa. La tour Eiffel ? Le grand machin métallique !! Vous n'allez pas me proposer notre-dame" ou "Organiser une grande fête, pas trop grande, à six quatre... deux."


Jean-Luc Lacuve le 31/09/2008

 

Test du DVD

Editeur : Bac Films. Août 2008. Version remasterisée - VOSTF mono 1h35. 20€.

   

Suppléments:

  • Présentation du film par Noël Simsolo
  • Bande-annonce originale (vostf), galerie photos.

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dvd chez Carlotta Films
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