Claude Lanzmann

(1925-2018)
9 films
   
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Avec Shoah, Claude Lanzmann restera  l’auteur d’un film d’une envergure exceptionnelle dans l’histoire du cinéma. Il utilise l'art le plus ontologiquement capable de saisir le réel,  pour enregistrer au présent tout à la fois, les victimes, les bourreaux et les témoins du plus grand traumatisme du vingtième siècle, l'extermination de 6 millions de juifs. Sans recourir à aucune reconstitution des situations avec des acteurs ou en modifiant les lieux, ou en utilisant des images d'archive, Lanzmann fait resurgir le passé du pur présent. Il montre comment individus comme groupes sociaux ont pu être aveugle à l'horreur sur le moment ou au fil du temps, préférant oublier le traumatisme. Les visages et les voix, enregistrés au plus près par Lanzmann, permettent de ressentir l'indicible ; ce dont est incapable la connaissance historique. Film difficile et peu vu dans son entier par beaucoup de spectateurs, Shoah va aussi donner naissance à cinq films retravaillés au présent à partir de rushes inexploités. De part l'investissement personnel de Lanzmann, plein de fureur et d'empathie, ces quatre films Un vivant qui passe (1999), Sobibór, 14 octobre 1943, 16 heures (2001), Le rapport Karski (2010), Le dernier des injustes (2013) et Les quatre soeurs (2018). Loin d'être des sous-produits d'une œuvre phare, ce sont peut-être des films plus émouvants que ce monument humain, cinématographique et implacable qu'est Shoah.

Rien de mieux pour connaître la vie de Claude Lanzmann que de lire son autobiographie, Le Lièvre de Patagonie (Gallimard, 2009), un vrai roman. Claude Lanzmann est né le 27 novembre 1925 à Bois-Colombes.  En 1934, ses parents divorcent. Avec leur père, les trois enfants, Claude, Jacques et Evelyne, partent vivre à Brioude, en Haute-Loire  avant de revenir à Paris en 1938, année au cours de laquelle, au lycée Condorcet, Claude découvre l’antisémitisme. A la rentrée 1943, il rejoint la classe de première supérieure du lycée Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand comme interne. À 18 ans, il devient membre des Jeunesses communistes et l’un des organisateurs de la résistance de Clermont-Ferrand. Il participe à la lutte clandestine, puis aux combats des maquis d’Auvergne à la Margeride, au mont Mouchet, aux embuscades dans le Cantal et en Haute-Loire, pour retarder la remontée des troupes allemandes vers la Normandie, lors de l'été 44.

Après la Libération, sa famille revient vivre à Paris. Lanzmann, qui a retrouvé sa mère et son compagnon Monny de Boully, est admis en janvier 1945 en hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand. Il y rencontre Jean Cau, avec qui il noue une grande amitié. Ayant échoué au concours d'entrée à l'École normale supérieure, il s'inscrit en licence de philosophie à la Sorbonne. En 1947, sur les conseils de son autre ami Michel Tournier, il part étudier la philosophie à l'Université de Tübingen en Allemagne : il veut voir « les Allemands en civil ». Puis, en 1948, il obtient un poste de lecteur à la Freie Universität Berlin (université libre de Berlin) en secteur américain. Il se découvre des talents et un goût de pédagogue.

La parution des Réflexions sur la question juive de Sartre en 1947 est pour lui un événement fondateur. Il organise ainsi un séminaire sur l'antisémitisme à la demande des étudiants. Il se convainc que les thèses de Sartre doivent être dépassées, ce qui sera l'une des raisons de son premier voyage en Israël en 1952. Voulant dénoncer la faiblesse de la dénazification au sein de l'université, il publie en 1949 deux articles dans le Berliner Zeitung, journal de la RDA, ce qui lui vaut de quitter ses fonctions officielles.

À son retour en France, il entre dans le groupe de presse de Pierre Lazareff comme rédacteur. Il passera les vingt années suivantes dans ce groupe, contribuant par des dizaines d'articles au magazine Elle, créé et dirigé par Hélène Lazareff, à France Soir ou à d'autres publications. Il entrera par ce biais en relations avec de très nombreuses personnalités du monde politique ou artistique des années cinquante et soixante.

En 1951, ayant proposé à France Soir un reportage sur la vie en Allemagne de l'Est, et n'étant pas retenu, il publie finalement la série d'articles ("L'Allemagne derrière le Rideau de fer") dans le journal Le Monde. Cette série est remarquée par Sartre qui lui demande de collaborer à sa revue.

C’est donc en 1952 qu’il rencontre Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. Diplômé de philosophie, journaliste, il devient leur ami et entre au comité de rédaction de la revue Les Temps modernes qu'ils ont fondée en 1945. Il vit une histoire d’amour avec Simone de Beauvoir à partir de juillet 1952, il en devient le compagnon. Cela durera sept ans jusqu'à leur rupture en 1959. Il restera toujours très proche d’elle jusqu’à sa mort en 1986. En 1963, il épouse l'actrice Judith Magre.

En mai 1958, Lanzmann part en Corée du Nord pour son travail de journalisme. Son engagement anticolonialiste le confronte à la peine capitale. Il fait partie des dix inculpés, parmi les signataires du manifeste des 121, qui dénonce la répression en Algérie en 1960. En 1967, il prend une grande part à l'élaboration du fameux numéro des Temps Modernes intitulé "Le conflit israélo-arabe". Jusqu’en 1970, Claude Lanzmann partage ses activités entre Les Temps modernes, et le journalisme. Il écrit de nombreux articles et reportages.

À partir de 1970, Claude Lanzmann se consacre au cinéma. Pourquoi Israël (1973), documentaire sur l’existence de l’Etat d’Israël signe ses débuts de réalisateur. Le film, qui reconstitue le choc ressenti par Lanzmann vingt ans plus tôt lors de la découverte du pays, est une interrogation pleine d’empathie et de finesse sur l’hypothétique définition d’une normalité juive. C’est aussi une œuvre mosaïque sur les tensions et les contradictions de cet Etat où cohabitent de manière un peu miraculeuse des communautés, des croyances, des manières de penser radicalement différentes. Lanzmann, en y imprimant  beaucoup de sa personnalité, inaugure un style cinématographique qui a plus à voir avec l’essai subjectif et poétique qu’avec le documentaire classique. C’est une manière bien à lui de se tenir à la lisière du cadre, d’affirmer une présence opiniâtre, tantôt revêche, tantôt séduisante, de bousculer allègrement les règles du récit et de la pseudo-objectivité pour mieux pénétrer au cœur des choses.

Onze années de préparation, trois cent cinquante heures de film tournées entre 1976 et 1981, durant dix campagnes de tournage, Claude Lanzmann présente en 1985, un film de 9h30, Shoah, film d’une envergure exceptionnelle dans l’histoire du cinéma. Il utilise l'art le plus ontologiquement capable de saisir le réel,  pour enregistrer au présent tout à la fois, les victimes, les bourreaux et les témoins du plus grand traumatisme du vingtième siècle, l'extermination de 6 millions de juifs.

Il tourne ensuite Tsahal (1994)  consacré à  l’armée israélienne, au rôle qu’elle a jouée dans les différentes guerres menées par le pays, et plus encore de sa signification symbolique dans le processus de reconquête de l’Histoire, et partant de la violence, menée par le peuple juif au cours du XXe siècle. Ce documentaire de cinq heures a fait l'objet de vives polémiques. Il est jugé tendancieux et apologétique par ses détracteurs qui lui reprochent notamment son manque de distance vis-à-vis du discours tenu par l'armée israélienne sur elle-même, ainsi que son silence au sujet de la guerre du Liban – un conflit qui a pourtant suscité de vifs débats en Israël même. Claude Lanzmann, athée, est Juif, et selon ses propres termes « viscéralement attaché à Israël»

Lanzmann  revient alors  sur les matériaux inexploités par Shoah avec Un vivant qui passe (1997), long entretien mené avec Maurice Rossel, un représentant de la Croix-Rouge qui avait visité, durant la seconde guerre mondiale, les camps d’Auschwitz et de Theresienstadt pour rédiger à son retour un rapport totalement insignifiant sur la situation. Une parabole sur l’incapacité du regard à surmonter l’aveuglement idéologique, doublé d’une radicale mise en doute du caractère d’évidence attaché au visible.

Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (2001) évoque ensuite, à travers le récit du rescapé Yehouda Lerner, personnage à la fois héroïque, brisé et bouleversant, le soulèvement « réussi » des déportés dans le camp d’extermination de Sobibor.

A l'aube du XXIe siècle, Lanzmann, devenu, par sa biographie et par son œuvre, une sorte de statue du commandeur, revendique une expertise et un jugement sur les œuvres traitant de la Shoah, qu’elles fussent cinématographiques et littéraires. En 2006, il critique dans un premier temps Les Bienveillantes, de Jonathan Littell roman dont le narrateur est un officier SS ayant participé aux massacres de juifs

Il déclenche ensuite une violente polémique autour du roman Jan Karski, de Yannick Haenel, paru en septembre 2009, cet émissaire de la résistance polonaise qui avertit en vain les Alliés du génocide en cours. Le romancier se prévaut de la fiction pour faire tenir à Karski des propos mettant en cause la complicité des alliés dans le génocide. Or Lanzmann  avait longuement interrogé Karski pour Shoah, dans lequel il se montre bouleversant. Le cinéaste décide de montrer des passages restés inédits de cet entretien, touchant plus précisément à la rencontre de Karski avec les dirigeants alliés, Le Rapport Karski (2010) est ainsi délibérément destiné à ruiner l’intuition du romancier .

Le dernier des injustes (2013) est  centré sur la figure du rabbin viennois Benjamin Murmelstein, dernier « doyen » du Conseil juif de Therensienstadt, ce camp-vitrine utilisé par les nazis pour donner le change à l’opinion mondiale. Le témoignage de Benjamin Murmelstein doué d'une intelligence fascinante et d'un courage certain, d'une mémoire sans pareille, formidable conteur ironique, sardonique n'aurait pas convenu à la tonalité tragique de Shoah. C'est pourquoi Lanzmann n'a pas inclus les longs entretiens réalisés en 1975 dans son film de 1985. Quelque quarante ans plus tard, le cinéaste l’exhume pour signer un film de trois heures quarante où Murmelstein s'insurge contre le fait qu'Hannah Arendt déclara qu'Eichmann n'était qu'un simple fonctionnaire, un reflet de la banalité du mal. Pour lui, c'était un démon âpre au gain qui extorquait l'argent des juifs contre des passeports inutiles. Puis qui se fit de l'argent sur la construction de Theresienstadt. Face à la théorie de Hannah Arendt de la banalité du mal obtenue par l'observation d'Eichmann durant son procès, Murmelstein oppose sa pensée sur cet homme qu'il a pu observer durant sept ans. C'est la cohérence du témoignage de Murmelstein qui convainc. Les deux hommes savaient que ce combat n'est pas gagné d'avance. En 2012, Lanzmann doute que cette parole seule suffise à nous convaincre : rappel des faits, photographie, film et peintures sont convoqués. Lanzmann abandonne ainsi sa splendide position intransigeantes qui faisait la grandeur de Shoah avec son seul recourt aux paroles des témoins. En impliquant son corps aussi bien que son âme, en acceptant ces péchés véniels comme Murmelstein les siens (goût pour l'aventure, négociations indignes d'un gentleman, satisfaction vaine du devoir accompli), Lanzmann rend compte de la fragilité qu'il y à faire témoigner du vivant, une parole, plus encore que les traces des ongles sur les murs d'une chambre à gaz.

En 2015, Lanzmann salue Le Fils de Saul, de Laszlo Nemes comme une grande œuvre, "l’anti-Liste de Schindler” », dit-il à Télérama, après l’avoir dans un premier temps critiqué avec virulence.

Ultime matériau inédit prélevé par l’auteur à son Shoah : Les Quatre Sœurs, diffusé en janvier 2018 sur la chaîne Arte. Ce long récit enchaîne le témoignage de quatre femmes survivantes, les deux premières Ruth Elias et Paula Biren avaient été brièvement vues dans Shoah. Les témoignages d'Ada Lichtman et Hanna Marton sont inédits.

Claude Lanzmann est mort à Paris, le jeudi 5 juillet à l’âge de 92 ans

Bibliographie :

Filmographie :

1973 Pourquoi Israel
 

3h20.

Enquête sur l'Etat d'Israël en 1973 et ses rapports avec les Juifs du monde entier. Interview des différentes collectivités formant cet Etat.

   
1985 Shoah

Avec : Simon Srebnik, Michael Podchlebnik, Motke Zaidl, Hanna Zaidl, Jan Piwonski, Itzhak Dugin, Richard Glazer, Paula Biren. 9h30.

De nos jours, en Pologne à Chelmno sur Ner, à 80 kilomètres au nord-ouest de Lodz, sur le lieu qui fut le premier site d'extermination des Juifs par le gaz dans ce pays. Ici, quatre cent mille Juifs sont morts assassinés dans des camions à gaz entre décembre 1941 et le printemps 1943 puis entre juin 1944 et janvier 45.

   
1994 Tsahal

5h00.

Dernier volet de la trilogie de Claude Lanzmann apres "Pourquoi Israel" et "Shoah", "Tsahal" est l'histoire de la longue marche d'Israel vers la paix.

   
1999 Un vivant qui passe
 

Avec : Maurice Rossel. 1h05.

Entretien avec Maurice Rossel, réalisé en 1979 lors du tournage de "Shoah". En poste a Berlin pendant la guerre, Rossel fut le seul délégue du Comite international de la Croix-Rouge à se rendre à Auschwitz des 1943. Il inspecta aussi le "ghetto modele" de Theresienstadt en juin 1944.

   
2001 Sobibór, 14 octobre 1943, 16 heures

Avec : Yehuda Lerner, Claude Lanzmann, Francine Kaufmann (L'interprète). 1h35.

Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures : lieu, heure, jour, mois et année de la seule révolte réussie d'un camp d'extermination nazie en Pologne. 365 prisonniers parvinrent à s'évader, mais seuls 47 d'entre eux survécurent aux atrocités de la guerre. Claude Lanzmann a rencontré Yehuda Lerner pendant le tournage de Shoah, à Jérusalem en 1979.

   
2010 Le rapport Karski
 

Avec : Claude Lanzmann, Jan Karski. 0h49.

Entretien avec Jan Karski, résistant polonais durant la Seconde Guerre Mondiale, qui a tenté de prévenir les Alliés de la "Solution Finale" adoptée par le régime nazi pour exterminer le peuple juif.

   
2013 Le dernier des injustes

Avec : Claude Lanzmann, Benjamin Murmelstein. 3h38.

1975. A Rome, Claude Lanzmann filme Benjamin Murmelstein, le dernier Président du Conseil Juif du ghetto de Theresienstadt, seul "doyen des Juifs", selon la terminologie nazie, à n’avoir pas été tué durant la guerre. Rabbin à Vienne, Murmelstein, après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne en 1938, lutta pied à pied avec Eichmann, semaine après semaine, durant sept années, réussissant à faire émigrer 121.000 juifs et à éviter la liquidation du ghetto.

2012. Claude Lanzmann à 87 ans, sans rien masquer du passage du temps sur les hommes, mais montrant la permanence incroyable des lieux, exhume et met en scène ces entretiens de Rome, en revenant à Theresienstadt, la ville « donnée aux juifs par Hitler », « ghetto modèle », ghetto mensonge élu par Adolf Eichmann pour leurrer le monde. On découvre la personnalité extraordinaire de Benjamin Murmelstein : doué d’une intelligence fascinante et d’un courage certain, d’une mémoire sans pareille, formidable conteur ironique, sardonique et vrai.

A travers ces 3 époques, de Nisko à Theresienstadt et de Vienne à Rome, le film éclaire comme jamais auparavant la genèse de la solution finale, démasque le vrai visage d’Eichmann et dévoile sans fard les contradictions sauvages des Conseils Juifs.

   
2017 Napalm

Avec : Kim Kun Sun. 1h40.

"Napalm" est le récit de la « brève rencontre », en 1958, entre un membre français de la première délégation d’Europe de l’Ouest invitée en Corée du Nord après la dévastatrice guerre de Corée et une infirmière de l’hôpital de la Croix Rouge coréenne, à Pyongyang, capitale de la République Démocratique Populaire de Corée. L’infirmière Kim Kun Sun et le délégué français n’avaient qu’un seul mot en commun, que chacun d’eux comprenait : « Napalm », qui a donné son titre au film.

   
2018 Les quatre soeurs

Avec : Paula Biren, Ruth Elias, Ada Lichtman, Hanna Marton, Claude Lanzmann. 4h33.

L'œuvre est composée de quatre films, Le Serment d'Hippocrate (90') Baluty (64'), La Puce joyeuse (52'), L'Arche de Noé (68') constitué d'images tournées par Lanzmann pendant les douze ans de travail sur Shoah. Les deux premières femmes interviewées par Lanzmann, Ruth Elias et Paula Biren ont été brièvement vues dans Shoah. Les témoignages d'Ada Lichtman et Hanna Marton sont inédits.