Le fabuleux destin d'Amélie Poulain

2001

Avec : Audrey Tautou (Amélie Poulain), Mathieu Kassovitz (Nino Quincampoix), Rufus (Raphaël Poulain), Lorella Cravotta (Amandine Poulain), Serge Merlin (Raymond Dufayel), Jamel Debbouze (Lucien), Clotilde Mollet (Gina), Claire Maurier (Madame Suzanne), Isabelle Nanty (Georgette), Dominique Pinon (Joseph), Artus de Penguern (Hipolito), Yolande Moreau (Madeleine), Wallace Urbain Cancelier (Collignon), Maurice Bénichou (Dominique Bretodeau), Michel Robin (Mr. Collignon). 2h02.

Amélie Poulain est une enfant unique, orpheline de mère, serveuse dans un café de Montmartre. Une improbable combinaison de facteurs extérieurs (son père est médecin, sa mère était institutrice ; il l'a crue atteinte d'un souffle au cœur, elle l'a instruite à domicile) l'a privée de la société des humains jusqu'à son entrée dans la vie professionnelle. La métamorphose d'Amélie passe par la découverte d'un trésor caché derrière une cloison de son appartement parisien. Et l'exercice de ses nouveaux talents la fait voyager de logement en logement dans son immeuble haussmannien.

Amélie, passe son temps à observer les gens et à laisser son imagination divaguer. Elle s'est fixé un but : faire le bien de ceux qui l'entourent. Elle invente alors des stratagèmes pour intervenir incognito dans leur existence. Le chemin d'Amélie est jalonné de rencontres : Georgette, la buraliste hypocondriaque ; Lucien, le commis d'épicerie ; Madeleine Wallace, la concierge portée sur le porto et les chiens empaillés ; Raymond Dufayel alias "l'homme de verre", son voisin qui ne vit qu'à travers une reproduction d'un tableau de Renoir. Cette quête du bonheur amène Amélie à faire la connaissance de Nino Quincampoix, un étrange "prince charmant". Celui-ci partage son temps entre un train fantôme et un sex-shop, et cherche à identifier un inconnu dont la photo réapparaît sans cesse dans plusieurs cabines de Photomaton.

La voix off d'André Dussolier expose le cas d'Amélie comme on énonce un problème d'arithmétique. A ce discours scolaire et nostalgique (odeur d'encre violette, renvoi à un passé fait de télévision en noir et blanc, de héros oubliés du Tour de France et de pavillons en meulière) répond une esthétique à la fois bizarre et réconfortante. Les lumières passent par des filtres chaleureux, les angles de prises de vues sont inattendus mais toujours tendres pour les gens et les objets, tous bien arrangés dans le cadre. Impossible de ne pas penser à Georges Perec, à La Vie mode d'emploi, d'autant que chaque personnage est présenté à l'aide de la double liste de ses penchants et de ses révulsions. Toutes ces pirouettes sont exécutées avec une célérité et une virtuosité joyeuse assez irrésistibles. D'autant plus qu'elles amènent au deuxième passage obligatoire qu'a placé Jeunet sur le parcours d'Amélie : le réalisme poétique. Carné rencontre Perec, et que cent seconds rôles s'épanouissent.

Rien de mieux qu'un café pour les seconds rôles : derrière le comptoir, Claire Maurier en patronne philosophe, Isabelle Nanty en buraliste hypersomatisante. En salle, Amélie et Gina (Clotilde Mollet), la serveuse poursuivie par la jalousie d'un ancien amant (Dominique Pinon). Et à deux pas du café, un épicier en charentaises et béret, très beauf (Urbain Cancellier), qui a pour commis un jeune homme au regard doux (Jamel Debbouze) et moderne. Tous ces comédiens exercent pleinement les prérogatives de leur métier

Cette débauche de moyens, de talents, pourrait conduire à l'indigestion si, au centre du film, il n'y avait un vrai mystère, un espace pour l'imagination et le rêve. Audrey Tautou joue Amélie. Mais à rebours de ses collègues du bistro, de ses voisins, la petite serveuse n'envahit pas l'espace, ne déborde pas de bons mots, de mimiques. Amélie hante le film, poursuivant un autre fantôme, Nino.

C'est dans cette ode aux petites cabines à rideaux orange que le talent de Jean-Pierre Jeunet s'épanouit le mieux. Boîtes à fantômes, lieux de rendez-vous, il fait de ces cellules à images le cœur de son film. Entre deux flashes, la romance entre Amélie et Nino s'épanouit. Elle est aux chansons réalistes ce que la musique que Yann Tiersen a composée pour le film est à la valse musette, un écho, plein d'amour, empreint d'une absence irréparable.

Thomas Sotinel.