Si Beale Street pouvait parler

2016

Genre : Drame social

(If Beale Street Could Talk). D'après le roman de James Baldwin. Avec : KiKi Layne (Tish Rivers), Stephan James (Alonzo "Fonny" Hunt) Regina King (Sharon Rivers), Colman Domingo (Joseph Rivers), Teyonah Parris (Ernestine Rivers), Michael Beach (Frank Hunt), Aunjanue Ellis (Mrs. Hunt), Dave Franco (Levy). 1h59.

Clementine "Tish" Rivers et Alonzo "Fonny" Hunt, 19 ans,  sont amis depuis l'enfance. Ce n'est que très récemment qu'ils ont  commencé une relation amoureuse. Aujourd'hui alors qu'ils se promènent par un beau dimanche d'automne, il se dit prêt à avoir habiter avec elle.

Pourtant c'est à la prison que quelques jours après, Tish apprend à Fonny qu'elle est enceinte. Fonny a été arrêté, victime d'une erreur judiciaire et attend son procès. Il est enthousiaste à l'idée d'être père, mais est attristé par le fait que son enfant pourrait naître avec lui derrière les barreaux. Plus tard, Tish parle de sa grossesse à ses parents, Sharon et Joseph, et à sa sœur, Ernestine. Bien qu'inquiète pour elle, la famille de Tish est solidaire. Ils décident d'inviter la famille de Fonny à partager les nouvelles de la grossesse. Frank, le père de Fonny, est enthousiasmé par la grossesse. Cependant, la mère très religieuse de Fonny déclare que l'enfant est un péché en raison de sa conception hors mariage et se lance dans un discours sur la damnation de Tish et de son enfant, ce qui prend fin lorsque Frank la frappe. Alors que Mme Hunt commence à partir avec ses filles dégoûtées, Sharon lui rappelle qu'elle vient de condamner sa propre petite-fille, la laissant émotionnellement désemparée alors qu'elle est escortée par ses filles.

Tish consulte l'avocat qui lui indique que, Fonny a été arrêté pour avoir violé une femme. En dépit du fait qu'il aurait été pratiquement impossible pour lui de se rendre du lieu du crime à l'appartement où il a été arrêté entre le viol et son arrestation, le dossier contre Fonny est lourd car dans son témoignage, l'agent Bell affirme avoir vu Fonny fuir la scène. Victoria Rogers, la victime, a identifié Fonny dans une file de suspects comme étant son violeur. Pire Victoria Rogers a disparu ce qui risque de retarder le procès.

Tish est désespérée mais se souvient de sa première nuit d'amour avec Fonny, de son talent de sculpteur, de leurs soirées dans le restaurant de leur ami mexicain.

Ils avaient eu du mal à trouver un logement, la plupart des propriétaires de la ville de New York refusant de louer des appartements à des personnes noires. Ils finirent par trouver une place dans un entrepôt en train de devenir des lofts. Levy, le propriétaire juif, accepta de le louer, à un tarif raisonnable, parce qu'il aimait voir des couples amoureux, quelle que soit leur race.

Cette nuit-là, quand Tish fait ses courses dans une épicerie essentiellement blanche, elle est harcelée par un homme. Lorsqu'il commence à l'agresser, Fonny le chasse physiquement du magasin. L'agent Bell, un policier blanc à proximité, assiste à l'incident et tente d'arrêter Fonny, mais le laisse à contrecœur le laisser partir lorsque la femme blanche qui gère l'épicerie se porte garante.

Tish, ainsi que l'ami de Fonny, Daniel, étaient avec lui au moment du viol, mais son alibi n'est pas considéré comme fiable en raison de la relation amoureuse de Tish avec Fonny et de la condamnation antérieure de Daniel pour le vol de voiture aggravé d'une arrestation pour possession de marijuana.

L'avocat leur apprend que Victoria est retournée à Puerto Rico, sa ville natale. Dans un bar, Frank explique à quel point il s’inquiète de trouver de l'argent pour éléver l'enfant et payer les frais de justice de Fonny. Mais Joseph le convainc qu’ils seront en mesure de subvenir aux besoins de leur petit-enfant de la même manière qu’ils le faisaient pour leurs enfants.

Tish apprend la mauvaise nouvelle à Fonny qui a déjà subi des coups en prison et semble très éprouvé. Tish se souvient de leur seconde étreinte  amoureuse où ils avaient connu le plaisir ensemble.

Avec l'argent gagné par les vols de son mari dans les entrepôts de vêtements, Sharon se rend à porto Rico pour supplier Victoria de changer son témoignage. Sharon tente de convaincre Victoria qu'elle a commis une erreur en identifiant Fonny comme étant son violeur, mais elle refuse. Quand Sharon lui demande si Victoria aurait pu voir le visage de son violeur dans le noir, elle déclare que la police lui a dit d'identifier Fonny dans un alignement, et elle l'a fait. Lorsque Sharon la touche doucement, Victoria commence à crier, attirant l'attention de ses voisins, obligeant Sharon à partir.

Tish accouche dans sa baignoire avec l'aide de Sharon. De son côté, découragé par l'apparence désespérée de son affaire et les retards constants des procès, Fonny finit par accepter de plaider coupable comme tant de noirs avant lui, sans espoir vis à vis de la justice des blancs.

Des années plus tard Tish et Alonzo Jr. rendent visite à Fonny en prison comme ils l'ont vraisemblablement fait depuis le début et continueront à le faire jusqu'à ce qu'il puisse redevenir libre. Alonzo Jr. a inscrit sur un papier la date de libération de son père lui à confier Tish. C'est encore loin pensent-ils tous, néanmoins unis.

En 1974, James Baldwin, écrivain afro-américain exilé en France, publie If Beale Street Could Talk qui paraît dans l’Hexagone l’année suivante. Le titre se réfère à une rue de la Nouvelle-Orléans où sont nés son père, Louis Armstrong et le jazz – une artère symbole de l’expression de la culture et de la communauté noires. Mais l'action du roman se situe bien à Harlem.

Jenkins est très fidèle à l'esprit du texte de James Baldwin, à affirmation de la plénitude, au goût de la beauté, au sens du tragique qui consiste à capter pour l'éternité l'injustice qui s'abat sur les noirs. Tout pareillement, il respecte la structure en flashes-back. La voix off de la narratrice est bien celle de la narratrice du roman, Baldwin donnant voix à une jeune fille dont en général on n'entend pas le point de vue. Exaltation aussi de la beauté des corps, avec gros plans sur bouche, nez, visage de Fonny qui, pour l'homosexuel qu'était Baldwin, est le contraire de la brute et bien évidemment un artiste qui sculpte le bois.

Mais l'image lisse et bien éclairée, les costumes toujours magnifiques d'habitants des taudis sont plus explicites que les mots et donnent au film un ton compassé et renfermé. L'esthétique est même parfois publicitaire ainsi dans le restaurant mexicain. Plus grave, rien ne passe d'un l'amour partagé qui devrait être léger quand on a 18 ans. La scène de séduction avec effleurements dans le métro, musique de jazz, fumée, tourne-disque est franchement maniériste et presque pathétique.

Les photos ne parviennent pas à actualiser le propos qui flotte en apesanteur, rien n'évoque 1974, pas plus que ne sont évoqués les millions d'hommes noirs en prisons. D'où l'importance de la famille pour maintenir une solidarité qui autrement s'effriterait. Famille élargie à la mère au père et au beau-père et même à l'avocat : "Vous devez l'appeler Fonny parce que vous devez faire partie de la famille".

Si pour Baldwin, il ne peut y avoir de rédemption que par l'amour, capable de tout transcender, c'est peut être dans la scène du loft que cette thèse est la plus touchante parce qu'inattendue. Fonny, interroge Levy sur le pourquoi dune attribution de logement. Celui-ci répond "Je suis pour l'amour". Cet aveu naïf et simple fait suite à une scène sur l'amitié où ils font semblant d''aménager le futur loft.

Jean-Luc Lacuve, le 25 février 2019.