Le bouton de nacre

2015

(El botón de nácar). Avec : Patricio Guzmán (Le narrateur), Cristina Calderon (dernière représentante de l’ethnie Yagan), Gabriel Salazar (philosophe), Raul Zurita (poète), Emma Malig (artiste). 1h22.

Dans le désert d'Atacama, au nord du Chili, ALMA, Le plus grand télescope du monde avec ses 66 antennes fonctionnant en réseau, a découvert qu'il y avait de l'eau sur d'autres planètes, rendant celles-ci capables d'abriter la vie. Dans le désert  on a aussi retrouvé un bloc de quartz enfermant une goutte d'eau preuve que la vie s'y est développé il y a longtemps. C'est cette dimension cosmique entre l'eau et la vie qui a inspiré à Patricio Guzman cette quête d'une vie qui aurait pu être bien meilleure pour le Chili si on avait respecté sa culture maritime. Cette culture marine fut celle des indigènes de Patagonie, à l'extrême sud du pays, aux antipodes du désert d’Atacama. Là, à la pointe extrême de l’Amérique latine, se dessine l’entrelacs du plus grand archipel du monde avec ses paysages antarctiques bleutés, glacés, sublimes et extrêmes

Patricio Guzman, grâce à la plasticienne Emma Malig peut contempler, sur une maquette en carton longuement déroulée, la mince et immense bande de territoire longitudinal  que constitue le Chili. Le philosophe Gabriel Salazar explique que le Chili a toujours négligé sa façade maritime, pourtant sa plus grande ressource, défendue il est vrai par la cordillère des Andes. Le Chili s'est replié sur l'agriculture et l'élevage à l'intérieur des terres mais sans pouvoir se développer de façon importante, contraint par l'étroitesse de la largeur du pays. Seuls les indigènes de Patagonie vivaient en harmonie avec la mer se déplaçant sur des canoës à même de franchir le cap Horn, s'en servant comme demeure et y faisant le feu. Aujourd'hui un dernier survivant est encore capable d'entretenir la tradition.

L'arrivée en 1830 de Robert FitzRoy, commandant de la marine royale britannique chargé de cartographier la région, a sonné le glas de cette culture. Avant de partir, il convainquît un indigène, séduit par un bouton de nacre, d'embarquer pour L'Angleterre. Celui que l'on nomma Jemmy Button, fit l'apprentissage de la langue et des bonnes manières afin de devenir un gentleman. On le renvoya alors chez lui où il ne pu trouver sa place. Avec lui débarquèrent des colons qui exterminèrent les indigènes ou, croyant les protéger, les parquèrent dans des réserves où vêtements souillés par les maladies occidentales et l'alcool eurent raison d'eux.

Patricio Guzman suit les traces du photographe Autrichien Martin Gusinde qui fit des clichés en noir en blanc de ces tribus qui pensent que les morts se transforment en étoiles. Il interroge les derniers survivants sur les quelques mots qu'ils connaissent encore de leur ancienne culture.

Bien plus tard un autre bouton de nacre fut découvert au fond de l’Océan Pacifique, près des côtes chiliennes Il appartenait à un prisonnier politique du régime de Pinochet qui fit disparaitre 3000 opposants en les torturant puis en les larguant dans la mer. Pour le poète Raul Zurita, l’eau a une mémoire qui nous dit cette vérité de la souillure politique du pays. L'eau n'a peut-être pas une mémoire mais, pour qui sait se rappeler l'histoire, elle a une voix qu'il faut écouter. Puisqu'il y a dans l'espace une immense constellation dont le centre est constitué de vapeur d'eau, il est possible d'espérer un monde qui ne soit pas souillé par ce que les puissants ont fait subir aux fragiles peuples de l'eau de notre planète.

Guzman entremêle son histoire personnelle (la découverte de la goutte d'eau dans le quartz, le souvenir d'enfance de l'eau tombant sur le toit de zinc de ses parents, la disparition d'un camarade de classe emporté par une vague, son éducation dans l'ignorance de ce qui est arrivée aux indiens de Patagonie), l'histoire du Chili (l'extermination de sindiens de Patagonie par les colons, les milliers de morts de la dictature chilienne) et la nécessité de croire en un idéal, politique ou cosmique pour relier par le mémoire le passé eu présent.

La carte d'Emma Malig sert de fil rouge à cette évocation poétique. Soigneusement emballée dans un carton marqué fragile, elle est déployée ensuite sur du papier bleu. La seule bande chilienne sans ses frontières avec ses voisins apparait alors bien comme une île, telle que l'a évoquée le philosophe Salazar, avec son désert au Nord et ses glaciers au sud. Un plan sur la carte vient ensuite en contrepoint des images filmées en Patagonie évoquer les migrations des indiens sur leurs canoës. Un plan plus long sur la matière faites des petits papiers collés fragiles assemblés par de l'huile sur du carton vient évoque une peau pleine de cicatrices en  contrepoint aux souffrances terribles endurées par les prisonniers torturés. La carte est ensuite de nouveau soigneusement enroulée pour proclamer autre part la splendeur du pays.

L'ensemble du film progresse ainsi par analogie poétiques pour relier cosmos et civilisation (les taches de peintures des indiens pour se sentir proches des étoiles), cosmos et eau (la comète sensée avoir apporté l'eau sur terre), cosmos et politique (explosion d'une super nova contemporaine du coup d'Eta) ou reliant le passé au présent (la même ile de Dawson servant de mouroir aux Indiens ou de prison aux partisans d'Allende).

 

Jean-Luc Lacuve le 08/11/2015