1973

En 1940, dans un village perdu de Castille, un cinéma ambulant annonce la projection de Frankenstein à 17 heures, à la mairie... À l'heure dite, Isabel et Ana, sa sœur cadette, dévorent des yeux l'écran sur lequel, en guise de prologue, un maître de cérémonie met en garde les spectateurs. Pendant ce temps, leur père, Fernando, apporte tous ses soins à ses ruches. Leur mère, Teresa, écrit à son amant les épreuves que la guerre lui a fait endurer. Puis, enfourchant son vélo, elle part à la gare poster sa lettre. Rentré à la maison, Fernando se met à lire dans son bureau. Dans la salle, défilent les images du monstre rencontrant la petite fille, puis celle de la même fillette, morte, que son père, fou de désespoir, exhibe à travers les rues de la ville. " Pourquoi il l'a tuée ? " demande Ana à sa sœur.

Le soir, dans leur chambre, les fillettes prolongent leur discussion sur le "monstre". De son côté, le père se livre à des réflexions philosophiques sur le comportement des abeilles comme métaphore de la destinée humaine.

En classe, l'institutrice initie Ana et Isabel à l'anatomie à l'aide de "Don José", l'écorché. L'école finie, l'aînée entraîne la cadette vers le grand mas abandonné où, selon elle, réside l'esprit. Ana, troublée, y revient seule et découvre sur le sol des empreintes de pied. Le lendemain, Fernando emmène ses deux filles en forêt pour les initier à la cueillette des champignons comestibles, puis quitte le foyer pour se rendre en ville. Usant de cette liberté nouvelle, Ana et Isabel font du raffut, jouent avec les instruments de rasage de leur père et inventent des mises en scène macabres.

La nuit suivante, Ana s'enfuit en cachette, à la recherche de l'esprit, tandis qu'un soldat saute d'un train en marche et se réfugie dans le mas abandonné. À son retour, pressée de questions par sa sœur, Ana pense à ce qu'elle a vu : le soldat dans le mas, auquel elle a donné une pomme et dont elle a noué les lacets.

Dans la nuit, des coups de feu ont éclaté. Au matin, la Guardia Civil vient chercher Don Fernando pour le conduire à la mairie. Dans cette même salle où fut projetée Frankenstein repose le corps du soldat tué dans le mas. Non, il ne le connaît pas, affirme Don Fernando, même si on a retrouvé sur le fuyard un manteau et une montre de gousset qui lui appartiennent.

Au petit déjeuner, le père sort la montre de sa poche. Ana a tout compris. Elle court aussitôt vers le mas désert, puis fait une fugue. Seule dans la nuit, elle voit son reflet dans l'eau se troubler pour laisser place à celui de la créature de Frankenstein. Au matin, on la retrouve, saine et sauve. Le médecin se contente de conseiller du repos. Don Fernando reprend son cahier et s'endort sur son bureau. Teresa vient le couvrir et refermer son cahier. Sur le balcon, Ana invoque l'esprit de la créature.

Réalisé en 1973 pendant les dernières années du régime de Franco mais situé à la fin de la guerre d’Espagne, L’Esprit de la ruche se déroule dans un pays marqué, vidé par la guerre civile, vampirisé par la dictature.

Contre la tristesse du quotidien, deux petites filles partent à la recherche d’un monstre imaginaire, partageant en secret un monde de chuchotements. Au sein d’une maison fermée, d’un temps figé qui s’étire de façon interminable, Ana et Isabel s’ouvrent en cachette à une exploration des mystères et des angoisses de l’enfance.

L’Esprit de la ruche est le film qui fit connaître Víctor Erice, cinéaste rare et précieux, et surtout qui révéla Ana Torrent, petite fille inoubliable du cinéma espagnol, immortalisée en 1976 par Cria Cuervos de Carlos Saura. Ses grands yeux noirs et son regard inquiet ont marqué toute une génération de spectateurs qui, ayant découvert ces films au même âge que l’héroïne, ont grandi avec, gardant toujours un pied dans le monde de l’enfance.

Pour Víctor Erice : «Tout jaillit de cette scène primordiale : celle de la rencontre d’une petite fille avec un monstre [la célèbre scène de Frankenstein], contemplée à son tour par un regard qui observe le monde pour la première fois. » Ce que Alain Bergala commente ainsi : « Erice met en scène la « première » spectatrice, le « premier » film, sous le signe de la peur, de la sidération. C'est par l'enfant qu'on voit le film et le monde. »

L’Esprit de la ruche s’ouvre comme un conte de fées (« Il était une fois… ») et se place dans une réalisme merveilleux. Il est aussi bien un film pour enfants, exploration sensible et magique du monde, qu’un symbole caché des ravages laissés par la guerre. Ses multiples niveaux de lecture en font une source inépuisable de fantasmes et de mystères, un chef-d’œuvre envoûtant porté par le jeu de ses actrices et la beauté des images photographiées par le chef-opérateur Luis Cuadrado, lequel était à l’époque en train de perdre la vue.

 

 

Test du DVD

Editeur : Carlotta-Films, novembre 2008. Nouveau master restauré, version originale, sous-titres français.

   

 

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(El espíritu de la colmena). Avec : Ana Torrent (Ana), Isabel Tellería (Isabel), Fernando Fernán Gómez (Fernando), Teresa Gimpera (Teresa). 1h37.
L'esprit de la ruche
Genre : Drame de l'enfance
dvd