Hadewijch

2009

Avec : Julie Sokolowski (Céline / Hadewijch), Karl Sarafidis (Nassir), Yassine Salihine (Yassine), David Dewaele (David), Brigitte Mayeux-Clerget (La Mère Supérieure), Michelle Ardenne (La prieure), Sabrina Lechene (La novice), Marie Castelain (La mère de Céline), Luc-François Bouyssonie (Le père de Céline). 1h45.

Choquée par la foi extatique et aveugle d'Hadewijch, une novice, la mère supérieure la met à la porte du couvent. Hadewijch redevient Céline, jeune étudiante parisienne en théologie, fille de diplomate habitant un monumental appartement de l'île saint Louis, désemparée, seule avec ses prières, sa soif du Christ et son petit chien blanc.

Elle écoute de la musique religieuse dans une église, se laisse inviter dans un bar par trois jeunes banlieusards qui la conduisent dans un concert pop sur les quais de Seine. Yassine tente vainement de la draguer mais obtient quand même un rendez-vous chez elle pour le lendemain. Ses parents se montrent des plus conventionnels. En sortant, Yassine vole un scooter pour ses beaux yeux et répondre à l'œil méprisant de son propriétaire. Hadewijch ne veut cependant être vue que du Christ et Yassine renonce à la séduire. Il lui présente son grand frère Nassir, prosélyte de l'islam. Il la convainc bientôt qu'il faut agir dans ce monde ci et l'emmène en voyage en Palestine occupée. Décidés à trouver Dieu aux côtés des islamistes, Céline et Nassir prennent le métro. Une bombe explose

Dans une sorte de paradis ou d'enfer, Céline est redevenue Hadewijch et habite à nouveau le couvent. Pour se protéger de la pluie, elle entre dans une serre. Elle y croise David, un jeune ouvrier qui travaillait là du temps où elle était novice et qui fut arrêté pour un délit. Hadewijch ne veut plus vivre là et s'en va se noyer dans l'étang tout près. Alors que ne remonte plus que quelques bulles à la surface de l'eau, elle est sauvée par David qui se trouvait déjà dans l'eau et dont elle accepte l'étreinte.

analyseSi filmer l'invisible est un grand thème de la mise en scène de cinéma, c'est que l'on ne filme pas l'invisible (il n'y aurait rien à ressentir) mais l'aspiration à quelque chose qui est invisible. Or il y a de multiples façons de montrer l'aspiration et de nombres chose auxquelles on aspire et qui ne sont pas visibles.

Rhétorique mystique pour discours athée

Dumont filme donc une jeune fille qui aspire au grand amour, celui plus grand que tout, celui pour Dieu. Et il filme son regard qui se désespère de ne rien voir.

Si Dumont a été touché par les textes qu'a laissés Hadewijch, mystique flamande du XIIeme siècle, on regrettera qu'il ne nous en fasse rien entendre. Il opte pour le regard extatique de Julie Sokolowski, les yeux baissés devant les grilles de la catacombe où repose une représentation du corps du Christ, les yeux dans le vide courant dans les bois entre le couvent et le caveau ou les yeux au ciel. Ce faisant, Dumont ne nous impose ainsi pas son poétique ressenti mystique à la lecture des textes mais laisse au spectateur le soin d'investir son mysticisme propre dans le regard de Céline.

Il y a ainsi un beau paradoxe pour un cinéaste qui se déclare absolument athée d'encourager le mysticisme de spectateurs alors qu'il le dénonce sans détour. Le trajet de Céline est en effet celui d'un être qui ne trouve pas un corps pour incarner son idée et qui est victime du premier discours solide -même si eminament contestable- qui peut la conduire à un début d'activité dans ce monde ci.

Un Antéchrist pour Dumont l'anti-Bresson.

Ce n'est toutefois qu'un début d'activité car les radicaux islamistes lui proposent comme unique et seule action de déposer une bombe qui la tue ainsi que Nassir. L'explosion n'étant figurée qu'au-dessus du sol de la capitale, non loin de l'arc de triomphe des Champs Elysées, il n'est pas assuré que Céline et Nassir soient les porteurs de la bombe ou qu'ils soient morts. Ce serait toutefois être déloyal avec le spectateur que de réfuter ces deux hypothèses.

En revanche, ne pas montrer l'attentat renforce le mystère de celui-ci et plus encore celui de la scène finale. L'ellipse géographique et temporelle qui permet, après l'explosion, de retrouver Céline dans le couvent dont elle a été chassée, interpelle. Elle est d'abord entr'aperçue dans le jardinet central du cloître par David, l'ouvrier que l'on avait vu au début. On avait suivi brièvement son parcours : arrêté par la police, il a été emprisonné et vraisemblablement libéré. David poursuit ainsi la silhouette de celle dont on n'est encore pas bien certain qu'elle soit Céline jusque dans la serre où elle s'est réfugiée pour échapper à la pluie. S'y trouve déjà une sœur souriante. Au travers de leurs regards, on distingue au-delà de la serre sous la pluie un pommier et un corbeau tout mouillé. Une sœur sévère vient les chasser de la serre un peu rudement, la pluie cesse et les couleurs restent très vives. Céline se dirige vers l'étang et s'y noie avant que, sortant des profondeurs de l'eau, David ne la sauve et l'étreigne.

Ainsi dans cet étrange espace mi-paradis (le pommier, les fleurs chatoyantes, la sœur souriante) mi-enfer (le corbeau, la sœur sévère, l'envie du suicide), Céline finit, après sa mort, par trouver un homme qui la sauve du mysticisme désincarné dans lequel elle errait sans fin. Dumont semble ainsi paraphraser tout en détournant le sens, la dernière phrase du Pickpocket de Bresson. On s'attendrait presque en effet à entendre Céline dire : "Homme, quel long chemin il m'a fallu pour parvenir jusqu'à toi".

Le bruissement du monde

Dumont a parsemé le parcours de Céline de plans qui auraient pu lui faire trouver un amour humain plus tôt mais qu'elle a refusé. Après le concert mystique, il y a le concert pop sur les bords de Seine. En contrepoint de l'immobilisme dangereux dans lequel elle s'enferme dans son monumental appartement, il y a la toute aussi dangereuse course en scooter qu'a volé Yassine. En contrepoint de son univers clôt, il y a la vue de la banlieue sur Paris. Il y aussi le long plan sur son visage lorsque Nassir l'interroge sur sa foi, empli de tous les sons hors champs que le spectateur entend mais auxquels elle semble sourde.

Il y a enfin cette belle séquence dans la cuisine de Nassir où elle s'en va préparer les frites. Yassine, qui n'essaie même plus de la draguer, est dérangé par son attitude très entreprenante. Il se dégage et s'en va acheter des cigarettes. Céline s'en va alors vers Nassir comme pour une déclaration d'amour mais Yassine rentre trop tôt et interrompt une idylle possible. Ce faisant, il maintient le statut quo qui conduira, séquence suivante, au Liban et à l'engagement terroriste.

Avant que la grâce, fut-elle terrestre, ne foudroie Céline dans le dernier plan, elle s'était ainsi manifestée plusieurs fois en vain car le personnage n'était pas prêt : "Homme quel long chemin...."

Jean-Luc Lacuve le 11/12/2009