2012
Après Mai
Avec : Clément Métayer (Gilles), Lola Creton (Christine), Félix Armand (Alain), Carole Combes (Laure), India Salvor Menuez (Leslie), Hugo Conzelmann (Jean-Pierre), Mathias Renou (Vincent), Léa Rougeron (Maria). 2h02.

Région parisienne, 9 février 1971. Le professeur demande à ce que chacun s'exprime sur une pensée de Pascal : "... Entre nous et le ciel, l'enfer, ou le néant il n'y a donc que la vie qui est la chose du monde la plus fragile...".

Puis c'est la sortie. Gilles vend Tout, le journal révolutionnaire à ses camarades lycéens. Jean-Pierre l'informe que la manifestation de l'après-midi, place de Clichy à Paris, est interdite par la police ce qui rend d'autant plus nécessaire de s'y déplacer.

La préfecture de police a décidé de réprimer cette manifestation de manière violente en utilisant les "brigades spéciales d'intervention" récemment constituées. Cette unité comprend des "voltigeurs", des CRS à moto avec un passager armé d'une matraque. Les gauchistes sont casqués, armés de barres de fer et de boulons. La manifestation proprement dite n'a pas lieu, puisque les CRS empêchent tout regroupement et pourchassent avec une violence incontrôlée les divers groupes qui essaient en vain de se rassembler. Gilles est pris dans l'une de ces échauffourées et s'enfuit avec ses camarades sous les coups de matraques et les grenades fumigènes lancées à tir tendu.

Gilles est venu chercher près de chez lui, dans la vallée de Chevreuse, son amie Laure qui lui offre le recueil Gasoline du poète anglais Gregory Corso. Laure admire les peintures de Gilles qui lui offre celle qu'elle a désignée comme la plus réussie. Sur le chemin du retour, Laure annonce à Gilles qu'elle s'en va à Londres et qu'elle ne cherchera pas à le revoir durant ce temps même si elle l'aime toujours. Gilles prend acte avec tristesse de cette rupture.

Une A.G. est organisée pour manifester contre les blessures sanglantes de Richard Deshayes, 24 ans, dont une grenade fumigène lancée à tir tendu en plein visage lui a fait perdre un œil et abimé l'autre. Jean-Pierre n'accepte pas ces demi-mesures et entraine son groupe, composé de Gilles, Alain et Christine, la nuit, pour taguer les murs du lycée. Ils sont poursuivis par les vigiles du lycée, fascistes notoires affiliés au Sac, auxquelles ils échappent de justesse.

Dans un cinéma qui projette Joe Hill de Bo Widerberg, Gilles embrasse Christine. Dans sa fuite Jean-Pierre a laissé échapper son sac qui contenait son livret scolaire dont se sont emparés les vigiles pour le dénoncer. Il est convoqué en conseil de discipline. Pour se venger des vigiles, Alain, Christine et Gilles mènent une expédition punitive. Ils enflamment le local des vigiles. Lors de la seconde poursuite qui s'engage, Alain, sans le vouloir, blesse grièvement un vigile qui reçoit un sac de ciment sur la tête. Pour échapper aux enquêteurs, Gilles, Alain et Christine s'enfuient vers l'Italie. Ils font d'abord halte en Corrèze dans une ferme, où sont rassemblés des ouvriers contestataires qui refusent l'emprise de la CGT.

En Italie, ils rejoignent Florence, assistent à des projections de films militants dont Laos, images sauvées de Madeleine Riffaud. Alain tombe amoureux de Leslie, jeune fille passionnée de danse sacrées orientales, dont le père est diplomate. Gilles et Christine sont aussi amants mais Christine veut suivre un cinéaste militant du groupe Porc-épic alors que Gilles veut remonter à Paris pour passer les épreuves d'admission à l'école des Beaux-arts. Auparavant, il descend avec Alain vers PompeÏ.

Gilles est etudiant des Beaux-arts à Paris. Il parvient à faire publier une peinture dans Parapluie. Il assiste son père, scénariste atteint d'un début de Parkinson, sur le tournage d'un Maigret produit par l'ORTF avec Pierre Richard. Dans une fête, Gilles retrouve Laure dont le compagnon londonien l'a entrainée dans la drogue. Gilles lui montre ses peintures mais s'enfuit, ne supportant pas son air semi-absent. Laure s'affole de son absence et, hallucinations aidant, croit voir le feu envahir sa chambre. Elle se jette par la fenêtre.

Gilles devient illustrateur de pochettes de disque d'un groupe de rock et participe aux lumières de leurs concerts. C'est dans l'un d'entre eux que le retrouve Christine qui lui donne rendez-vous à la sortie d'un cinéma commercial où elle contrôle les sorties de spectateurs pour les confronter aux entrées déclarées par l'exploitant commercial. Gilles la laisse repartir au Kremlin-Bicêtre. De son côté Alain laisse partir Leslie seule à Amsterdam pour se faire avorter. A son retour, Leslie décide d'étudier sérieusement la danse à New York.

Dans l'appartement qu'elle a mis à disposition d'Alain et de Gilles, ce dernier avoue son découragement face à la vie. Alain lit Malevitch et parle de partir assistant d'un peintre en Afghanistan. Un soir, Christine vient chez eux mais trop tard : Gilles est à Londres.

Gilles est assistant aux studios Peenwood de Londres sur un film de dinosaures et de nazis. Il va beaucoup au cinéma, voit Le courage du peuple de Jorge Sanjines et, dans un autre film expérimental, c'est la vision de Laure, comme ressuscitée des morts, qui l'éblouit.

Par son sujet, une autobiographie à peine masquée d'un jeune homme singulier mais pas remarquable, et par sa forme, presque académique, Après mai se présente comme un film modeste. Assayas suit un personnage dont l'impression générale sur le monde est la confusion : "Le réel frappe à ma porte, et je n'ouvre pas". Sans doute, loin des certitudes affirmées par certains, Gilles, double avoué d'Assayas, finit par trouver sa voie en se trompant, en renonçant comme pour laisser décanter un désir qu'il ne connait pas encore. Ce parcourt sinueux est pourtant une ode à la fragilité de la vie que le cinéma est le mieux à même d'enregistrer comme il est l'art le plus fort pour survivre au néant auquel nous sommes tous promis.

Après mai... jusqu'à aujourd'hui...

Laure, l'égérie de Gilles, lui offre, en guise de cadeau de rupture, le recueil Gasoline du poète anglais Gregory Corso. Gilles s'empare alors d'un passage de I am 25 : "Je déteste les vieux poètes, et spécialement les vieux poètes qui parlent de leur jeunesse en murmurant : j'ai fait cela alors, mais c'était alors..." . Il ne va donc pas s'agir pour Assayas de décrire l'Apres mai 68 comme s'il était en 1971 mais bien d'en donner sa vision d'aujourd'hui, celle d'un artiste qui a fait son miel de ce qu'il a appris humainement et culturellement.

Cette façon de respecter et d'admirer l'énergie de mai 68 tout en l'englobant dans un cadre culturel de temps plus large, Assayas l'inaugure dès la première séquence où le professeur demande aux élèves de parler avec leurs mots d'aujourd'hui d'une pensée de Pascal :

"Il ne faut pas avoir l'âme fort élevée pour comprendre qu'il n'y a point icy de satisfaction véritable et solide, que tous nos plaisirs ne sont que vanité, que nos maux sont infinis, et qu'enfin la mort qui nous menace à chaque instant nous doit mettre dans peu d'années, et peut-estre en peu de jours dans un estat éternel de bonheur, ou de malheur, ou d'anneantissement. Entre nous et le ciel, l'enfer, ou le neant il n'y a donc que la vie qui est la chose du monde la plus fragile ; et le ciel n'estant pas certainement pour ceux qui doutent si leur ame est immortelle, ils n'ont à attendre que l'enfer ou le neant (I-Contre l'Indifférence des Athées)".

La fragilité de la vie c'est celle qui a su naviguer entre les écueils de la drogue (Laure) et de la vie bourgeoise (Christine et sa vie de couple sclérosante). C'est celle qui a su s'ouvrir aux Habits neufs du président Mao de Simon Leys, la première dénonciation issue des rangs de l'ultragauche et se défaire des impasses idéologiques, de la possession de soi-même par des idées (Max Stirner).

... et jusqu'à l'éternité grâce au cinéma

Au travers de la référence aux écrits de Malevitch, c'est même au dépassement de l'homme qu'appelle Alain, anticipant sur les positions des tenants de la mort de l'homme pour quelque chose qui le dépasse ou le traverse. Alain choisit l'exemple de la tapisserie afghane qui se constitue tout autant avec l'idéologie dominante qu'avec les décisions du concepteur ou le travail des exécutants.

Après mai est une telle tapisserie qui essaie de faire tenir ensemble présent et passé, violence urbaine et nature paisible, action et contemplation, romanesque et citations culturelles. Assayas désire s'adresser au plus grand nombre dans une forme sans esbroufe inutile. Lors de la projection de Laos, images sauvées de Madeleine Riffaud, un spectateur se lève pour exiger de sortir des formes artistiques imposées par la bourgeoise. La réalisatrice lui répond que seuls les petits bourgeois exigent une forme qui ne pourra être comprise que par eux.

La mise en scène d'Assayas est bien moins voyante. Elle interroge chaque spectateur sur sa possibilité de se défaire de l'idéologie, du flot continue de la vie pour prendre une décision, éprouver une émotion qui n'appartient qu'à soi. Ainsi de la curieuse scène où Leslie s'en va contempler les deux toiles de Frans Hals au musée de Haarlem. Elle le fait sur les conseils d'Alain qui en lu la description dans L'oeil écoute de Paul Claudel.

Sans doute ces visions de vieillards au seuil de la mort l'amène-t-elle à décider de ce qu'elle doit faire de sa propre vie. En partie inconsciemment, Leslie décide de changer le cours de sa vie et de prendre sérieusement des cours de danse pour réussir à réaliser son rêve.

Même discrétion dans les mouvements d'appareils. Le seul notable est celui où la caméra s'élève pour découvrir la vallée de Chevreuse lors de la petite cérémonie funéraire de Laure où Gilles brûle I am 25. Discrètement le mouvement rappelle leur première rencontre dans les bois, intermède bucolique entre deux violences urbaines. Il prépare aussi la séquence finale.

Gilles semble d'abord s'éloigner radicalement du cinéma moderne. Après avoir subi Maigret, c'est avec délectation qu'il s'amuse de la légèreté proposée par le cinéma de genre. Des acteurs déguisés en nazis rient d'un fraternel jeu de ballon et les dinosaures de pacotille dansent un ballet dans des fumigènes de cinéma. C'est en s'en éloignant, en passant derrière la toile, qu'il rencontre un tout autre cinéma, capable de faire revenir les morts. Laure, émergeant de la nature, l'appelle sur un bout de pellicule qu'elle tourna sans doute l'année passée. C'est cette immortalité là, possible par un choix artistique, possible par le cinéma, que choisira finalement Gilles, que choisira finalement Assayas.

Jean-Luc Lacuve le 16/11/2012

 

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Genre : Drame de l'adolescence
Thème : Mai 68