The Browning version
1951

Andrew Crocker-Harris, professeur de langues anciennes dans un collège britannique est en fin de carrière. Sa vie professionnelle est un échec.

Malgré une conscience professionnelle inébranlable, il n'a pas su trouver le contact avec ses élèves. Une froide discipline règne sur la classe et son enseignement sclérosé n'attire que l'ennui. On l'a même surnommé le " Himmler de la classe de troisième". Cet échec pédagogique s'est doublé d'un mariage malheureux. Andrew Crocker-Harris a cessé de réagir contre l'égoïsme et le cynisme de sa femme Millie, devenue la maîtresse de Frank Hunter, le populaire professeur de sciences. Haï de ses élèves et volontairement ignoré de ses collègues, Andrew Crocker-Harris s'est replié sur lui-même; il n'est plus que " l'ombre d'un homme".

Le jour de la distribution des prix arrive. Le discours du professeur de langues anciennes doit clôturer la cérémonie. Or, le proviseur craint que les paroles d'Andrew Crocker-Harris entraînent des réactions hostiles, au lieu des ovations traditionnelles. Il suggère à son collègue de céder son tour et de laisser à un autre le soin de prononcer le discours de clôture.

Mais un petit fait remet tout en question. Taplow, un jeune élève qui a su déceler la valeur de son professeur, lui offre un livre en guise de cadeau d'adieu. C'est une traduction de L'Agamemnon d'Eschyle, que l'adolescent a agrémenté d'une dédicace : "Au plus aimable des maîtres".

Andrew Crocker-Harris reprend confiance en lui-même. Il rompt avec sa femme et tient tête au proviseur pour exiger le discours de clôture. Le jour de la cérémonie, il parle selon son cœur, reconnaît son échec pédagogique, trouve enfin le contact avec son auditoire et quitte la scène sous les applaudissements.

The Browning version est l'histoire d'une libération, du retour à la liberté d'un homme qui s'était vu progressivement privé de sa dignité par sa femme et son entourage professionnel. Anthony Asquith joue du cadre d'un strict collège presbytérien anglais pour rendre d'autant plus crédible son asservissement mais aussi de l'atmosphère religieuse et des flèches baroques de l'église pour accompagner le retour à la grandeur passée de son personnage.

L'Agamemnon d'Eschyle toujours vivant.

Sorti en France sous le titre L'ombre d'un homme, le titre original, The Browning version, fait allusion à la traduction en langue anglaise que l'écrivain Robert Browning fit de L'Agamemnon d'Eschyle.

C'est cette traduction que le jeune Taplow offre à son professeur. Cet élève de troisième, passionné par les langues anciennes a reconnu en son professeur, qui ne le ménage pourtant pas, une même jouissance des textes. Taplow, modèle du jeune humaniste se passionne également pour les sciences et propose au populaire professeur Hunter d'utiliser un nouveau mélange pour rendre plus efficace son expérience de physique (même en ces années là, les TP ne fonctionnaient pas à tous les coups !).

Le rapprochement entre Crocker-Harris et Taplow a lieu lors d'un cours particulier où Taplow se montre, comme à son habitude, un piètre traducteur. Soudain, il s'enflamme sur un passage en s'éloignant de la traduction littérale pour une proposition plus imagée. Réprimandé par Crocker-Harris, il défend le droit de la libre traduction qui rend plus moderne, plus accessible et plus émouvant le texte original pour son lecteur. Crocker-Harris est ému par cette profession de foi qui fut la sienne dans sa jeunesse et avoue à son jeune élève avoir étant jeune traduit de cette façon L'Agamemnon d'Eschyle qu'il laissa pourtant inachevé.

Taplow offrira alors la fameuse Browning version accompagnée de la dédicace : "Au plus aimable des maîtres", reconnaissant par là la possibilité pour un écrivain de s'approprier une version du texte et encourageant son professeur à publier la sienne ; encouragement qu'il renouvellera après avoir dérobé puis lu la version de jeunesse de Crocker-Harris. La rédemption de Crocker-Harris passera donc par un retour à la littérature pour laquelle il avait reçu de nombreux prix dans sa jeunesse.

Cette profonde attention à la valeur de l'enseignement, de la littérature et de l'art, est la corde principale sur laquelle joue Asquith. Il ne se prive pas non plus d'épingler les comportements sociaux destructeurs des personnalités fragiles et atypiques.

 

Négocier sa place dans la société.

Du côté des prédateurs donc le professeur de sport, le célèbre Fletcher, pour qui le proviseur déroge à la règle. Il modifie d'abord l'emploi du temps des élèves pour lui permettre d'arriver à l'heure pour sa sélection dans l'équipe d'Angleterre de cricket face à l'Australie. Il lui offre ensuite la place de Crocker-Harris, pourtant plus ancien, lors de la cérémonie de clôture. Suffisant, ayant nul besoin de plus de trois phrases banales pour se faire applaudir, Fletcher introduit dans le collège la loi de la popularité comme méthode d'enseignement.

Cette méthode est tentante pour le proviseur dont la bonhomie cache mal la cruauté des décisions qu'il fait subir à Crocker-Harris : pas de pension, discours décalé au milieu de la cérémonie pour conclure sur le triomphe de Fletcher.

La cible principale de Asquith est moins la femme de Crocker-Harris, Millie, que l'institution du mariage. L'opposition du corps et de l'esprit est reconnue et acceptée par Crocker-Harris (comme Asquith) qui comprend la frustration de sa femme : "Incapable de nous donner la sorte d'amour que chacun attendait de l'autre, nous n'avons plus que la haine à partager."

L'enjeu dramatique du film sera alors d'emporter l'adhésion de la majorité. Et d'abord ceux à l'éthique encore solide. Hunter dans le rôle pourtant ambigu de l'amant de Millie se révèle un professeur d'autant plus exemplaire qu'il sait évoluer au grès des circonstances. Très apprécié de ses élèves, il s'arrange avec le proviseur. Celui-ci ne l'aime pas car il y a trop de bruit dans sa classe et il méprise les sciences et leurs "expériences fétides". Lorsqu'il déclare que la science est pervertie, allusion probable à la bombe atomique, Hunter lui répondra sur son terrain jugeant que, dans les mythes grecs, la morale est aussi souvent pervertie.

Gilbert, le nouveau professeur, semble féru de psychologie mais cela ne l'empêche pas de mettre les pieds dans le plat en révélant à Crocker-Harris son surnom de Himmler.

Ayant acquis ceux-ci à sa cause, Crocker-Harris saura dans un vivrant discours final faire l'éloge de la transmission et promouvoir des rapports professeur / élèves plus chaleureux que ceux qu'il avait jusqu'alors entretenus.

Jean-Luc Lacuve le 05/09/2008

The Browning version fut d'abord la pièce de Terence Rattigan créée en 1948 sur une scène londonienne avec Eric Portman dans le rôle du professeur Andrew Crocker-Harris. Le film de Asquith présenté au Festival de Cannes en 1951 permit à Michael Redgrave de recevoir le prix d'interprétation tandis que le prix du meilleur scénario revenait à Terence Rattigan. Une nouvelle version de ce scénario fut réalisée en 1994 par Mike Figgis.

P. S. : Il n'est pas donné dans le film la traduction de la sentence "Scientia est celare scientiam" que ni le jeune Taplow, ni la classe de troisième du film n'a compris. Merci à J. P. pour sa réponse : "scientia est celare scientiam" se traduit par "the art of learning is to conceal learnig", la sagesse c'est de cacher sa science (ou encore : la culture c'est comme la confiture...)

Test du DVD

Editeur : Carlotta-Films, août 2008. Nouveau master restauré, version originale, sous-titres français.

   

 

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Avec : Michael Redgrave (Andrew Crocker-Harris), Jean Kent (Millie Crocker-Harris), Nigel Patrick (Frank Hunter), Wilfrid Hyde-White (Frobisher), Brian Smith (Taplow), Bill Travers (Fletcher), Ronald Howard (Gilbert), Paul Medland (Wilson), Ivan Samson (Lord Baxter), Josephine Middleton (Mme Frobisher). 1h30.

DVD  Carlotta Films