(1599-1660)
Baroque

Diego Rodríguez de Silva y Velázquez (Diego Vélasquez, en français) est le grand peintre du siècle d'or espagnol ayant eu une influence considérable à la cour du roi Philippe IV.

Ses deux visites effectuées en Italie eurent un effet décisif sur l’évolution de son œuvre. Outre de nombreuses peintures à valeur historique ou culturelle, Diego Velázquez est l’auteur d’une profusion de portraits représentant la famille royale espagnole, d’autres grands personnages européens ou même des gens du commun. Portrait du pape Innocent X (1650), Vénus à son miroir (1651), Arachnée (1657) et Les Ménines (1656-59) comptent parmi ses principaux chefs-d’œuvres.

À partir du premier quart du XIXe siècle, le style de Velázquez fut pris pour modèle par les peintres réalistes et impressionnistes, en particulier Édouard Manet. Depuis, des artistes plus contemporains comme Pablo Picasso et Salvador Dalí ont rendu hommage à leur illustre compatriote en recréant plusieurs de ses œuvres les plus célèbres.

Le christ dans la maison de Marthe et Marie 1618 Londres, N. G.
L'adoration des mages 1619 Madrid, Prado
Démocrite 1629 Rouen, Musée des B.-Arts
Christ contemplé par l'âme chrétienne 1629 Londres, N. G.
Vue du jardin de la Villa Médicis, à Rome 1630 Madrid, Prado
L'infant Baltasar Carlos avec un nain 1632 Boston, Musée des B.Arts
L’infant Baltasar Carlos sur son poney 1635 Madrid, Prado
La reddition de Breda 1635 Madrid, Prado
Pablo de Valladolid 1635 Madrid, Prado
Portrait du pape Innocent X 1650 Rome, Galerie Doria-Pamphilj
Vénus à son miroir 1651 Londres, N. G.
Portrait de l'infante Marguerite 1654 Vienne, Mus. d'hist. de l'art
L’infante Marguerite en robe blanche 1656 Vienne, Mus. d'hist. de l'art
Les Ménines 1656 Madrid, Prado
Arachnée 1657 Madrid, Prado
Portrait de l’infante Marguerite en bleu 1659 Vienne, Mus. d'hist. de l'art

Séville, capitale de toutes les nouveautés

Diego Velázquez naît en 1599 à Séville. Ville ouverte sur le commerce maritime international, la cité grouille de curiosités : denrées, produits et objets exotiques venus des Amériques. C’est une plaque tournante de toutes les découvertes et de toutes les idées qui s’échangent entre ancien et nouveau mondes. Ce climat d’émulation et de brassage culturel profite au développement des arts dans un contexte général qui, depuis le Concile de Trente, offre une reconnaissance plus grande aux images et à ceux qui les créent. Les peintres en font partie et le jeune Diego peut avec confiance et ambition choisir de dédier sa vie à la peinture.

C’est ainsi qu’à l’âge de 12 ans, en 1611, il passe le seuil de l’atelier de Francisco Pacheco, peintre au style froid et sage, mais érudit et excellent pédagogue. Son atelier est un lieu où l’on apprend autant l’importance du dessin que le travail d’après nature, où l’on pratique la polychromie de sculptures en bois et où l’on côtoie l’élite sévillane.

En 1617, Velázquez achève sa formation et passe l’examen de la corporation des peintres. L’année suivante, il épouse la fille de son ancien maître. Ces mêmes années sont marquées par un débat important qui agite les esprits, celui de l’Immaculée Conception. Il s’agit d’une croyance selon laquelle la Vierge Marie fut conçue sans péché. L’Église catholique n’en fera un dogme officiel qu’en 1854, mais depuis le Moyen-Age déjà, nombreux étaient ceux qui avaient adhéré à cette dévotion. Dans deux tableaux, Velázquez se fait l’écho de ce culte alors en pleine affirmation suite à la décision du pape d’en interdire la critique publique.

À la conquête de Madrid

Velázquez est un peintre ambitieux. Il veut faire carrière et rêve de devenir peintre du roi. En 1622, il tente une première fois d’accéder au souverain à Madrid. Il n’y arrivera pas, mais ce premier séjour est pour lui l’occasion de découvrir un nouveau courant de peinture venu d’Italie et considéré comme « moderne » : le caravagisme. Ces quelques mois en Castille lui offre en outre l’opportunité de se faire connaître et de faire reconnaître son talent en exécutant quelques portraits. L’un d’entre eux retint l’attention du puissant ministre de Philippe IV, le comte d’Olivares, qui le fait rappeler de Séville quelques mois plus tard. Le jeune Sévillan peut enfin rencontrer le monarque, en août 1623, et exécuter son portrait. L’œuvre plaît. Il est nommé peintre du roi en octobre de la même année. Les premiers moments de Velázquez à la Cour sont pour lui l’occasion de se familiariser avec les goûts et traditions qui y règnent. Ils lui permettent aussi de faire la connaissance de personnages illustres qui viennent rendre visite au roi dont, en 1628, le plus célèbre peintre de l’époque : Pierre Paul Rubens. C’est ce dernier dit-on, qui sut convaincre le souverain d’envoyer son protégé se former en Italie. Sitôt l’autorisation obtenue, Velázquez part pour Barcelone et pose bientôt, à Gênes, un pied dans la péninsule voisine.

Le roi, qui vient de succéder à son père Philippe III en 1621, l'attache à son service, moyennant un salaire mensuel de 20 ducats. Le portrait du souverain que réalise Velázquez, en armure sur un cheval andalou, est exposé dans la grand-rue de Madrid. Il déchaîne l'enthousiasme populaire et la verve des poètes. Par lettres patentes du 31 octobre 1623, Velázquez est promu "peintre ordinaire" de Sa Majesté catholique, tandis que son style, sans doute inspiré par Caravage, évolue vers des formules plus froides et solennelles, dans la tradition ibérique. Pierre Paul Rubens, dont il fait la connaissance en 1628, lui conseille de se rendre en Italie. Velázquez s'embarque à Barcelone en août de l'année suivante, dans la suite du capitaine Ambrogio Spinola, gouverneur de Milan. Il découvre Venise, Ferrare, Bologne, Rome et Naples. Il s'imprègne des chefs-d'oeuvre de la Renaissance et s'initie au paysage, comme avec sa Vue des jardins de la villa Médicis, exécutée lors de son premier séjour dans la Ville éternelle. De retour en Espagne au printemps 1631, l'artiste est plus que jamais l'objet des attentions de Philippe IV. Le roi lui attribue un atelier à l'Escurial, non loin de ses appartements, où il vient le voir travailler.

Un premier voyage italien

C’est vers Venise que d’emblée le jeune artiste fait route, pressé de voir la ville de Titien qu’il admire. Rome ne vient qu’ensuite et, sur la route, il s’arrête à Ferrare où le cardinal Sacchetti, grand amateur d’art, l’entretient des nouvelles tendances de la peinture italienne incarnées par Pierre de Cortone, Andrea Sacchi et le Guerchin qu’il passe voir à Cento, près de Bologne. C’est à leurs talents qu’il se mesure, à Rome, en peignant deux magistrales compositions : La forge de Vulcain et La tunique de Joseph. À Rome toujours, Velázquez aurait copié les fresques de Raphaël et Michel-Ange au palais apostolique. Il n’en reste aucune trace. Il séjourne durant l’été à la Villa Médicis, laissant deux magnifiques vues de ses jardins, plein-airs vibrants qui comptent parmi les plus beaux paysages de l’histoire de la peinture.

L’apogée d’un roi, le triomphe d’un peintre

De retour à la Cour en 1631, Velázquez retrouve le chemin de son atelier. Sa première mission est de fixer les traits du nouvel héritier, Baltasar Carlos, né à la fin de l’année 1629. Il excelle à immortaliser cette figure fugitive du petit infant Prince des Asturies en tant qu'héritier du trône : L'infant Baltasar Carlos avec un nain (1632) et L’infant Baltasar Carlos sur son poney (1635). Baltasar Carlos sera emporté par une crise d'appendicite dès 1646, à l'âge de 16 ans. En attendant, la monarchie connaît ses beaux jours. Cet optimisme convainc Philippe IV et son ministre de se lancer dans une grande entreprise monumentale, l’édification d’une nouvelle résidence aux portes de Madrid : le Buen Retiro. La construction est rapide et l’esprit du lieu réside autant dans les bâtiments que dans les jardins d’agrément qui les entourent. Velázquez est au cœur du projet avec La reddition de Breda (1635) et les portraits équestres peints pour le Salon des Royaumes, point d’orgue des intérieurs, ou avec le Saint Antoine et Saint Paul au désert exécuté pour l’ermitage de San Pablo dans le parc.

Réinventer le portrait

Peintre de nature morte dans sa jeunesse, éphémère peintre de paysage à Rome, peintre de mythologies à l’occasion et peintre religieux rarement, Velázquez est surtout un peintre de portrait. Bouffons, nains et comédiens lui permettent d’expérimenter de nouvelles formules lorsqu’il les représente, moins lié à l’étiquette rigide du portrait de cour, et finalement de renouveler le genre. C’est Velázquez portraitiste qui d’abord séduira Manet et les Romantiques : l’habit noir, le fond neutre, l’air qui circule autour des modèles ainsi de Pablo de Valladolid (1635)

Revoir l’Italie

Les années passent et le peintre officiel de Philippe IV progresse dans les couloirs du palais. Depuis 1627 il accumule les charges et gravit les marches de la hiérarchie. On le nomme contrôleur des travaux de l’Alcazar et bientôt il est à la fois artiste, fonctionnaire des bâtiments du roi, conservateur des collections royales… À ces titres, le souverain lui offre la possibilité d’un second séjour italien. Il ne s’agit plus de se former mais d’aller acquérir des œuvres pour meubler les différentes résidences. En 1648, le peintre effectue un second périple. C'est de ce séjour que date probablement La Vénus au miroir. Velázquez s'essaie aux thèmes sacrés, où il n'excellait guère. À Rome il peint quelques-uns de ses plus somptueux portraits dont l’impressionnant Portrait du pape Innocent X (1650).

La dernière décennie

A son retour d’Italie, en 1651, Philippe IV le nomme aposentador de palacio, c’est-à-dire grand maréchal du palais. C’est une tâche très lourde qui lui laisse peu de temps à consacrer à son art : il doit régir la vie quotidienne du palais, organiser les déplacements de la cour, s’occuper des différentes demeures... et peindre les membres de la famille royale. Philippe IV, veuf depuis 1644, s’était remarié avec sa nièce, Marie-Anne. En juillet 1651 naît une petite princesse Marguerite, un temps désignée pour succéder à son père sur le trône d’Espagne. En 1657 arrive cependant un héritier mâle, Felipe Prospero, qui change la donne. Ces naissances et les stratégies diplomatiques et matrimoniales qui en découlent exigent une production soutenue de portraits destinés à être envoyés aux différentes cours d’Europe. Velázquez, secondé par son gendre Juan Bautista Martinez del Mazo, est alors à la tête d’un atelier chargé de dupliquer et multiplier les effigies des souverains et de leur famille.

Malgré ces nouvelles responsabilités, il peint durant cette période quelques-unes de ses œuvres magistrales dont Les Ménines en 1656, tableau dynastique dont il modifiera le sens en 1659. Les compositions sont plus grandes et plus complexes. Le peintre désire être anobli. Il intègre le prestigieux et très aristocratique ordre de Santiago avec l’appui du roi, qui, le 12 juin 1658 lui permet de prendre l’habit de chevalier, comme en témoigne la croix rouge sur ses vêtements dans Les Ménines. En tant qu’aposentador, Velázquez est chargé en 1660 à Fuenterrabía (Pays-Basque à la frontière franco-espagnole) de préparer la signature du contrat de mariage entre Marie-Thérèse, fille aînée de Philippe IV, et son futur époux, le jeune Louis XIV. A son retour, le maître tombe malade et meurt à Madrid le 6 août 1660, âgé de soixante et un ans.

Après Velázquez…

Paradoxalement, le chef de fil de l’école espagnole ne fit pas école. À l’exception de son propre gendre, Juan Bautista Martínez del Mazo, qui ne lui survit que de sept ans, Velázquez n’a pas de suiveurs durables, même si de nombreux artistes, les "velazqueños", tels l'Italien Pietro Martire Neri, son ancien esclave maure, Juan de Pareja, témoignent dans leurs œuvres d’une influence du vieux maître. De sorte qu’il faut attendre Goya, puis Manet et les modernes pour que sa peinture renaisse à travers leurs yeux et leurs pinceaux.