L'amour sacré et l'amour profane

1514
L'Amour Sacré et l'Amour Profane
Titien, 1514
Huile sur toile, 118 x 279 cm
Galerie Borghese, Rome

Titien a peint ce tableau en 1514 alors qu'il avait vingt-cinq ans pour célébrer le mariage de Nicolò Aurelio et Laura Bagarotto. Le titre du tableau "L'amour Sacré et l'Amour profane" est le résultat d'une interprétation de 18e siècle qui sera entérinée par Erwin Panofsky en 1930 avant que d'autres historiens d'arts rétablissent une interprétation moins moralisante, plus complexe et surtout beaucoup plus convaincante et émouvante de l'œuvre.

Sur la genèse de cette erreur voici ce qu'en dit Otto Pächt dans Question de méthode en histoire de l'art :

" Jusqu'en 1910, les spécialistes de Titien considèrent souvent que la figure nue représente l'Amour céleste et celle qui est habillée l'Amour terrestre. Mais Claude Philipps, Cammillo Borromeo et Adolfo Venturi affirment le contraire. Moritz Thausing s'exclame : "impossible de déterminer celle qui doit incarner l'amour céleste"

Pour Erwin Panofsky (Hercules am Scheideweg, Berlin, 1930) l'œuvre du Titien est un tableau emblématique. L'historien de l'art recherche tout d'abord les représentations de l'amour courantes dans la philosophie humaniste à l'époque du Titien. Il trouve dans les écrits de Marcel Ficin, le néoplatonicien de l'Académie des Médicis, l'idée des deux Vénus, des Geminae Veneres, des Vénus jumelles personnifiant, l'une, la beauté éternelle, inaccessible, l'autre, la beauté visible et périssable. On trouvera encore dans le célèbre recueil d'emblèmes de Cesare Ripa, à la fin de la Renaissance, deux personnages féminins, deux allégories qui auraient la plus grande ressemblance avec les deux très belles femmes du Titien, en particulier pour ce qui relève des attributs : la flamme, symbole de l'amour de Dieu, dans la main droite de la jeune femme nue, et le somptueux costume profane de la seconde, même si ces deux figures ont des valeurs morales différentes et désignent, dans ce cas, le Bonheur éternel (Felicita eterna) et le Bonheur fugitif (Felicita breve). La confrontation entre une Vénus nue et une Vénus habillée aurait été au demeurant familière aux cercles d'artistes humanistes de l'Italie du Nord, comme il ressort d'une commande d'Isabelle d'Este à Mantegna.

Panofsky décrit en ces termes le contenu de l'allégorie de Titien :

La Félicita eterna veut convertir son interlocutrice qui s'enferme dans une réserve muette [il s'agit d'une dispute, d'un Dialogo d'amore] ; la femme à qui s'adressent ces trésors d'éloquence n'est pas une prude mortelle qu'on veut amener à de meilleurs sentiments, mais la personnification d'un idéal de vie encore attaché aux choses éphémères, aux parures et aux fleurs, et qu'une sœur plus âgée - on serait tenté de dire la meilleure partie de son moi - incite à faire retour sur elle-même et à purifier ses moeurs.

Selon une autre interprétation, qui fut proposée par un chercheur français et qui fut étayée et reprise par d'autres, la belle jeune femme habillée est précisément cette prude mortelle dont Panofsky ne veut pas entendre parler. Il s'agit de Polia, personnage féminin d'un célèbre roman vénitien fort lu à l'époque du Titien, l'Hypnerotomachia Polyphili. Il raconte l'histoire d'une prude jeune fille, frigide jusqu'à être cruelle, mais qui abandonne peu à peu le service de la chaste Diane pour le culte de Vénus.

La clé qui permet de reconnaître le sujet se trouve dans le bas-relief du sarcophage qui, de même que le geste de Cupidon, ne joue aucun rôle dans l'interprétation de Panofsky. La partie droite du bas relief se retrouve à l'identique dans une illustration de l'Hypnerotomachia de 1499 et représente Adonis flagellé par Mars, tandis que Vénus se précipite au secours de son amant.

Le sarcophage orné de bas relief n'est en réalité rien d'autre que la tombe d'Adonis à laquelle Vénus rend chaque année visite pour présider à un rite commémoratif. En voulant venir en aide à Adonis, Vénus, en effet s'est écorché la jambe à un rosier et Amour a recueilli les gouttes de sang qui ont coulé de la blessure. Ce sang, il l'a conservé dans un coquillage qu'il a placé plus tard dans la tombe d'Adonis. A chaque printemps, lorsque Vénus se rend sur la tombe de son amant, Amour ressort le coquillage qui contient le sang de la déesse et les roses changent de couleur. De blanches, elles deviennent rouges. Bref, selon cette explication qui a le mérite d'expliquer les éléments les plus frappants de la scène - outre le sarcophage, le rosier qui se trouve devant -, le véritable thème du tableau n'est pas l'antithèse de l'amour céleste et de l'amour profane mais le rite de la tintura delle rose, du rougissement des fleurs dédiées à Vénus.

Cette interprétation comporte encore quelques difficultés, notamment lorsqu'il s'agit de déterminer le sens des motifs qui se trouvent à gauche du tableau. Le cheval non sellé qu'on voit sur le bas-relief peut être compris comme le symbole de la frigidité et de la virginité car on le retrouve dans les gravures sur bois de l'Hypnerotomachia mais l'on ne saisit pas mieux qu'avec d'autres interprétations le sens exact de l'attitude de la figure habillée à gauche, c'est à dire de Polia. Il serait plus facile de comprendre cette attitude si la conversion à l'amour réciproque n'avait pas encore eu lieu, mais cela, pour différentes raisons, s'accorde mal avec l'histoire de l'Hypnerotomachia. Toutefois, le tableau du Titien ne se contente naturellement pas d'illustrer un moment particulier de ce roman mythologique. Nous devons admettre une certaine licence poétique de la part de l'artiste, tout en sachant que cette licence n'équivaut pas à une totale liberté de choix, et qu'elle est conditionnée par d'autres facteurs historiques. En premier lieu par les exigences du genre auquel le tableau du Titien a selon toute probabilité appartenu, c'est à dire au tableau allégorique peint à l'occasion d'un mariage. L'image d'une conversion due à la déesse de l'amour conviendrait sans doute à ce genre de tableau.
"

On notera aussi que dans cette peinture d'amour en pleine campagne, Titien a surpassé la poésie lyrique délicate de Giovanni Bellini ou de Giorgione et donne une splendeur classique à ses personnages.

En 1899, les Rothschilds ont offert d'acheter ce tableau célèbre dans le monde entier à un prix qui était supérieur à la valeur de la Villa Borghese et de tous ses objets d'art (4.000.000 de lires par opposition à 3.600.000 lires). Cependant, L'Amour Sacré et L'amour Profane du Titien est resté à la Galerie Borghese et en est pratiquement devenu le symbole.

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