Le balcon
Edouard Manet
1868
 
 

Le balcon
Edouard Manet, 1868
Huile sur toile, 170 x 124,5
Paris, musée d'Orsay

   

Deux jeunes femmes et un homme d'une trentaine d'années regardent vers l'extérieur depuis un balcon. Un autre homme se tient dans une semi obscurité plus en retrait dans la pièce. La jeune femme de gauche est assise, elle tient un éventail ; à ses pieds on distingue un petit chien avec une balle. Elle a l'air rêveuse, elle regarde vers la gauche. Elle porte une robe claire, tout comme la jeune femme de droite. Celle-ci porte une ombrelle et enfile ses gants comme si elle allait sortir et ergarde devant elle. L'homme derrière elles est vêtu tout aussi bourgeoisement d'un costume noir et d'une chemise blanche sur laquelle ressort une éclatante cravate bleue. Il fume un cigare d'un air satisfait. Son regard se dirige vers la gauche.Aucun des trois regards n'est dirigé dans la même direction. Ce qui est hors-champ du tableau, ce qui se passe dans la rue n'a donc pas d'importance. L'extérieur n'est d'ailleurs figuré que par un hortensia bleu dans un pot de porcelaine.

Ainsi plus que les spectateurs d'une scène qui aurait lieu à l'extérieur, ces personnages sont-ils les acteurs d'une scène mondaine. Leur inactivité, leur façon de prendre la pose est le sujet du tableau. Ce sujet a bien entendu des résonances sociales. Manet, lui même grand bourgeois et dandy, exécute une charge discrète sur le monde auquel il appartient. Mais tout au plus s'amuse-t-il du mauvais goût de la cravate de son ami Antoine Guillemet et de l'air godiche de Fanny Clauss. Manet prend plus de soin pour décrire Berthe Morisot, dont c'est la première et impressionnante apparition dans son oeuvre. Elle est certes affublée d'un petit chien, préoccupation dérisoire des bourgeoises désoeuvrée, mais son regard vif et impénétrable interpelle. Veut-elle échapper à l'autosuffisance protectrice de l'homme et à la niaiserie de sa compagne? Cette interprétation pourra être appuyée par l'économie de moyens mis en oeuvre dans le choix des couleurs : le vert du balcon et des volets figurent alors une cage, les femmes de blanches colombes, alors que le noir évoque la mort et les prédateurs.

Le sujet à aussi des résonances iconographiques : ce thème de la pose a été maintes fois traité. Manet a repris le schéma général d'un tableau de Goya : "Majas au balcon" mais le sujet évoque plus généralement le portrait de groupe. Le genre du portrait s'affirme à la renaissance lorsqu'un personnage important de la cité cherche à se faire représenter porteur des attributs (vêtements riches,symboles du pouvoir) qui marque sa place dans la société. Goya représentera encore au début du XIX la famille royale espagnole telle qu'elle le souhaite. Sa peinture très réaliste ne cherche pas à avantager le modèle, elle remplit toutefois sa fonction sociale. Les bourgeois du temps de Manet continuent de se faire représenter comme les commerçants du temps de Rembrandt en supportant parfois assez mal l'écart entre l'image qu'ils ont d'eux-mêmes et celle que leur renvoie le tableau fini. Par l'intermédiaire du tableau, celui qui est représenté se donne en spectacle pour le meilleur ou pour le pire.

L'intention de Manet pourra paraître très critique si l'on considère que le thème des Majas au balcon est transposé au même titre qu'est transposé le motif des quatre personnages au balcon. Les femmes s'assimilent alors à des prostituées et les hommes à leurs souteneurs.

Le rapport de Manet à la tradition est plus subtil. Il accepte la tradition en adaptant le motif de Goya, tout comme il l'avait accepté en adaptant une toile de Raphaël pour Le déjeuner sur l'herbe cinq ans plus tôt. Il reconnait dans les maîtres du passé la capacité à composer un espace permettant de faire figurer de nombreux personnages tout en donnant le sentiment de l'unité, de la finitude du tableau.

C'est en s'appuyant sur cette tradition qu'il peut proposer une innovation majeure dans l'utilisation de la couleur. Les couleurs brouillent le trait, atténuent les contours. Delacroix l'avait déjà expérimenté pour rendre vivants des sujets en mouvement, Manet poursuit l'expérimentation pour une vision statique. Renonçant à la technique académique du modelé et du clair obscur, il ne cherche pas à rendre le contour du costume de l'homme qui se fond dans la pénombre, ni même le contour du nez de Fanny. Ce faisant il se rapproche de la vision réelle qu'on obtient avec un appareil photographique. Dans le Balcon ce ne sont pas les règles artificielles de la perspective qui procurent la sensation de profondeur de l'espace mais la sensation très nette que la mise au point s'est faite sur le visage de Berthe Morisot rejetant les autres dans la pénombre ou le flou.

Le sujet du tableau se révèle alors être un instantané de la bourgeoisie. Cette bourgeoisie que l'homme debout au centre emblématise est fière d'elle-même. Mais occuper le centre ne suffit peut-être pas; la technique moderne s'est focalisée sur le visage incisif et mystérieux d'une femme.

 

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