Le compte-rendu qui suit est rédigé sous ma responsabilité après avoir assisté, le jeudi 5 mars 2020 à l'école supérieure d'arts et médias de Caen, à la conférence "Duchamp, le surréalisme et l'exposition", troisième des cinq conférences posant la question Où l'art a-t-il lieu ? Éléments pour une histoire de l'exposition, par Christian Bernard, directeur du Printemps de Septembre. Les images sont aussi publiées sous la responsabilité du Ciné-club de Caen.

I - Les expositions Dada

Les premières manifestations dada ont lieu à Zurich et Genève en Suisse, pays neutre, par des artistes réfractaires à la guerre. Le cabaret Voltaire nait ainsi en 1915, pantomime, proférations poétiques, ont lieu sur une scène minuscule avec des décors vite réalisés et jetables du jour au lendemain. Faire dada c'est œuvrer à la détestation du monde et à la contestation des valeurs. Cependant ce petit monde apparait bien vite comme ronronnant, protégé et plus amusant que contestataire.

Richard Uhlenbeck repart ainsi pour Berlin en 1917 où il est proche des milieux spartakistes menés par Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg. Pour lui : "rester tranquille en suisse est bien différent que de se coucher sur un volcan". Le collage est privilégié par rapport à la peinture. Helmut Herzfeld prend le nom de John Heartfield en signe de dissidence vis à vis de sa culture et de son pays. Il appartient à la tendance spartakiste-communiste comme les expressionnistes Otto Dix et George Grosz dont Les joueurs de skat et Allemagne, un conte d'hiver marquent la volonté politique. La tendance anarchiste est représentée par Raoul Hausmann et Hanna Höch.

1920 : Première Foire internationale dada à Berlin en 1920

de gauche à droite : Hausmann, Hanna Höch, Dr Burchard, Baader, Wieland Herzfelde et sa femme, Dr Oz, George Grosz, John Heartfield

Elle se tient dans deux pièces. Les organisateurs, que l'on voit sur la photographie, portent des vêtements élégants, traits d'une époque et de classe. George Grosz et John Heartfield, à la tête du mouvement, en excluent Kurt Schwitters qui part à Hanovre et entreprend l'édification du Merzbau.

L'exposition est saturée, à l'image des salons d'alors avec une occupation la plus ample de tous les murs disponibles ; accrochage dans le désordre, tableaux, affiches, dessins, collages et tracts. Déhiérachisation entre mineur et majeur. Au plafond, un soldat à la tête de porc symbolise le militarisme germanique (un officier allemand intentera un procès sans grand succès). A gauche, le tableau Invalides de guerre d'Otto Dix. Son sous-titre "45 % de capacité de travail" est ironique vis à vis du taux d'incapacité ; l'ouvrier allemand peut encore travailler à 45 %. Mais dans l'exposition, aucun respect pour l'intégrité de l'oeuvre ; ce n'est pas une marchandise désirable mais une image du détestable. Éviter la valorisation des œuvres, passion pour la destruction des valeurs bourgeoises ; la volonté politique de cette exposition de combat est très claire. Allégorie, métonymie de ce qu'est l'Allemagne à ce moment, l'exposition témoigne d'un moment chaotique d'un pays vaincu. Ils utilisent des slogans. "Dada est politique", "Dada est contraire à ce qui est étranger à la vie", "Dada est ennemi des expressionnistes, "Dilettantes, élevez-vous contre l'art" "Prenez Dada au sérieux ça en vaut la peine" ou la reprise de "un jour la photographie remplacera et supplantera toute la peinture" formule de peintre romantique belge Antoine Wiertz, font partie de leurs mots d'ordre.

L'exposition libertaire Dada et la future exposition infamante L'art dégénéré, utilisent les mêmes armes : un accrochage de dérision et des slogans. La première aura peu de visiteurs, l'autre sera l'exposition la plus visitée de tous les temps avec environ 20 millions de visiteurs.




II - Intermède


En 1916, Duchamp réalise la salle de bal de la maison de poupée de Carrie Stetheimer (Musée d'histoire de la ville de New York), sœur de Florine à laquelle il donne des cours de français. Duchamp fait ainsi une sorte d'accrochage avec un Nu descendant l'escalier à la plume et à l'aquarelle qui reproduit en miniature la troisième version du Nu descendant un escalier réalisée pour ses mécènes Louise et Walter Arensberg.

III - Les expositions surréalistes


En 1920 paraissent Les champs magnétiques, recueil de textes en prose d'André Breton. En 1924 paraissent le 1er manifeste du surréalisme et le premier numéro de la revue La révolution surréaliste dirigée par Benjamin Perret et Pierre Naville. Les surréalistes veulent autre chose que du beau. Ils veulent investiguer le fonctionnement de l'esprit, émanciper l'être humain par toutes les voies possibles. Puisqu'il ne faut pas travailler ni se compromettre avec les puissances d'argent, alors pourquoi peindre ? Circonstance aggravante pour Ernst après qu'il a remporté le prix de la biennale de Venise en 1954. Il sera exclu du mouvement.

Seul Breton tient à ce que la peinture soit intégrée au surréalisme. Il s'est éduqué en grande partie seul en passant devant la galerie Bernheim, entre chez lui et le lycée.


1925 : Exposition "La peinture surréaliste à la Galerie Pierre,
L'exposition se tient au 13 rue Bonaparte (rue perpendiculaire à celles des Beaux-arts) tenue par Pierre Loeb. On y trouve des œuvres de Arp, Giorgio de Chirico, Max Ernst, Paul Klee, André Masson, Joan Miró, Picasso, Man Ray, Pierre Roy. La peinture surréaliste existe et il faut l'affirmer.


1926 : Galerie surréaliste, rue Jacques Gallot
Tableaux de Man Ray et objets des îles ; c'est à dire des objets sauvages. La préface du catalogue revendique une profondeur du champ historique avec des citations de Lactance, Aragon, Alfred Jarry, Nerval, Leiris, Cros, Perret, Desnos, Breton, Éluard, Petrus Borel, Lautréamont.

1930 : 1ère projection de L'âge d'or au Studio 28 avec une exposition dans le hall de Arp, Dali, Ernst, Tanguy qui sera saccagée par Les camelots du roi, service d'ordre et hommes de main de L'Action française, mouvement politique nationaliste et royaliste d'extrême droite.


1931 : Lors de l'exposition coloniale au Musée de la porte Dorée, la CGT distribue un tract ; "Ne visitez pas l'exposition coloniale" et organise à proximité un contre-pavillon : La vérité sur les colonies.


1933 : Galerie Pierre Colle, exposition surréaliste

vernissage 7 juin à 15 heures. L'exposition ne dure que 12 jours : du 7 au 18 juin

Man Ray : Exposition surréaliste à la galerie Pierre Colle, 1933,
Négatif au gélatino bromure d'argent sur support souple nitrate de cellulose 12,5 x 17,5 cm

L'exposition comporte peintures, dessins, sculptures, objets, collages et des objets : Objet basé sur la perversion des oreilles de Paul Éluard, La cuillère atmosphérique de Dali, L'Europe après la pluie de Max Ernst, la table de Giacometti ; la sculpture tête couverte de trois objets désagréables : une mouche, une mandoline, une paire de moustaches de Arp, la Pharmacie de Marcel Duchamp, des objets d'André Breton, La chaise basculée, l'Angélus de Millet sur baguette de pain...

 

1936 : Charles Ratton, exposition surréaliste d'objets du 22 au 31 mai, soit 10 jours seulement.

Préface de Breton qui y définit la propriété d'un objet trouvé :"Toute épave à la portée de nos mains doit être considérée comme un précipité de notre désir." Le catalogue présente ainsi des objets : naturels, naturels interprétés, naturels incorporés, objets trouvés, objets trouvés interprétés, objets océaniens, américains, mathématiques, perturbés... des ready made et des ready made aidés. Un numéro des cahiers d'arts portera pour titre L'objet. Man Ray a pris des photographies des objets mathématiques de l'institut Poincaré. Grâce à lui, l'abstraction a ainsi droit de citée alors qu'elle était considérée jusque là comme une rivale de l'imagination surréaliste.

On trouve aussi La veste avec des verres de Dali, la roue ovale de Breton, Les chaussures jumelles de Merett Oppenheim. C'est un changement radical par rapport à Dada. "Le monde est à nouveau frais" avec un ressenti du monde, une réconciliation avec tous les continents, une volonté d'offensive internationale.


1936 : Exposition internationale des surréalismes à Londres 

Exposition internationale du surréalisme, aux New Burlington Galleries - Londres, juin 1936.
Portrait de groupe, de droite à gauche: Paul Éluard, Nusch Éluard, Diana Brinton Lee, Salvador Dalí (dans le scaphandre), E.L.T. Mesens et Rupert Lee.
Tirage argentique d'époque. Au dos, tampon du photographe. H 24,5 x L 29,7 cm

L'exposition veut comparer le surréalisme continental au surréalisme anglais. L'exposition voyagera ensuite à Amsterdam et Tenerife en Espagne. Préface d'Herbert Reed, historien de l'art moderne et fervent anarchiste, Elt Mezins, Eileen Agor, Chirico (seulement ses tableaux d'avant 1918 sont retenus car à partir de cette date, les surréalistes ont rompu avec lui), Henry Moore, Paul Nash et, pour la première fois, des dessins d'enfants.

L'accrochage est du à E.L.T Mesens, jeune peintre surréaliste belge. Il est tout juste un peu allégé par rapport à celui d'un Salon classique. Y figurent Francis Picabia, Picasso, Klee, Marcel Jean, Éluard et Nusch, Eileen, Reed et E.L.T. Mesens.


1938 : Paris exposition internationale surréaliste.

Exposition dans la galerie Beaux-Arts de Georges Wildenstein, au 140, rue du Faubourg Saint-Honoré. Pensée pendant des mois, installée sur plusieurs semaines, elle ne dure que huit jours à partir du 17 janvier 22 heures.

Breton et Eluard sont les deux organisateurs de l’exposition. Duchamp les rejoint, à la demande de Breton, en tant que "technicien bénévole" et "générateur-arbitre". C’est sous ce dernier titre qu’il apparaît, après Breton et Eluard sur l'affiche.

C'est la première exposition olfactive. Il est signalé sur l'affiche "odeurs du Brésil". Ce qui est exact, grâce à la proximité d'une torréfaction de café. C'est aussi une exposition avec bande-son ; au choix "soldats allemands marchant au pas" ou "Cris de malades mentaux" ; A la veille de la seconde guerre mondiale, c'est un combat contre le stalinisme et le nazisme.

Les visiteurs sont accueillis par une oeuvre de Dali, Taxi pluvieux, un taxi couvert de lierre, feux allumés avec deux mannequins : assise à l'arrière, "la femme aux baisers caresses d'escargots" et un "chauffeur avec une mâchoire de requin". Le "Maitre des lumières" est Man Ray qui souhaite une exposition de nuit où les spectateurs ne s'éclairent qu'à la lampe de poche. Hélas les lampes Mazda n'ont qu'une autonomie réduite à une demi-heure.

Les spectateurs s'avancent dans la "Rue surréaliste", où sont disposés une suite de mannequins féminins dont le nom figure sur une plaque de rue. Duchamp propose une femme juste vêtue d'une courte veste. Il signe de son pseudo, Rrose Sélavy, écrit juste au-dessus des poils du pubis.

La première pièce, figure une grotte au ciel de roussettes. Au plafond, 200 sacs de charbon sont accrochés. Ce sont en fait des sacs remplis de papiers et de poussières de charbon qui descend en poudre sur les visiteurs. La pièce est éclairée par un brasero.

Dans la deuxième pièce, la principale, Man Ray a disposé un lit rendu inaccessible par des feuilles, des fougères, de la terre et une grande flaque d'eau. Tout autour, un buste peint, des tableaux de Masson, Helen Volen, Tanguy, Kurt Selligmann, Ultra-meuble et un Cadavre Exquis en trois dimensions de Leo Mallet, Magritte, Éluard et Nusch. Hélène Vanel y donne une performance, nue sous son costume blanc fendu, inspirée des photographies sur l'hystérie traitée par Charcot.

Dans une troisième pièce, George Hugnet a installé un lustre constitué d'un jupon de french-cancan.

Carton d'invitation
Le Taxi pluvieux de Dali.
Le mannequin de Marcel Duchamp
Le ciel de roussettes
Pièce principale

L'exposition est une oeuvre scénarisée, collective avec échanges puisque l'exposition est installée avec l'ensemble des artistes. La poésie doit être faite par tous, comme une entité collective.

Selon le Dictionnaire abrégé du surréalisme, qui sert de catalogue à l’exposition, il y avait un total de 300 œuvres de 60 artistes provenant de 15 pays.

Cette exposition majeure, qui n'aura eu au total qu'entre 5000 à 6000 visiteurs, aura un destin de récits ; comme Paul Eluard écrira le premier texte sur Le grand verre sans l'avoir vu.

 


1942 : New York : First papers of surrealism, du 14 octobre au 7 novembre, dans la grande salle de bal d'une association caritative, à la Whitelaw Reid Mansion sur Madison Avenue.


Les "first papers" sont les formulaires que les migrants devaient remplir à leur arrivée pour engager un processus de naturalisation. L'intituler ainsi c'est dire "Nous sollicitons un droit d'être là" mais aussi demander l'asile alors que l'Europe est sous le joug nazi.

Sur le catalogue, Marcel Duchamp signale que l'accrochage (hanging) est de Breton. Il se désigne comme "his twin". Apparait déjà l'ironie, "hanging Breton" c'est aussi "pendre Breton". Et Duchamp de rendre le vernissage et l'exposition sciemment impossibles en tendant 16 miles de cordes et ficelles qui rendent la pièce inaccessible. Qui plus est, des enfants ont reçu pour consigne de jouer bruyamment à la balle. C'est une farce juste et cruelle de Duchamp et pas une simple soirée mondaine.

Si Duchamp n'avait pas procédé ainsi, l'exposition aurait été un non-événement, une simple exposition de tableaux. La dimension métaphorique de ces cordes ne doit par non plus être négligée. Elles montrent l'interconnexion de la communauté artistique et l'empêchement par les nazis. C'est une exposition qui fait date par sa réalité et son empêchement.

En 1947, 1949 et 1965, les expositions surréalistes seront également holistiques, scénarisées et immersives et faites pour donner une idée de la communauté créative.

Jean-Luc Lacuve et Annick Polin, le 22 mars 2020

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