Abonnez-vous à La newsletter du Ciné-club de Caen
sur demande à : jeanluc@cineclubdecaen.com

Une newsletter copieuse pour un confinement où télévision et lecture reprennent toute leur place:

1 - A la télévision cette semaine 

2 - Voir ensemble, saison 2.

3 - Le cinéma muet français, une publication de Zoom-arrière

4 - Histoire vagabonde du cinéma : Le visage

 

1 - A la télévision cette semaine :

     
de Bryan Singer, dimanche 15 novembre, 20h55, Arte
de Martin Campbell, dimanche 15 novembre, 21h05 F2
de Claire Denis, dimanche 15 novembre, 22h35 Arte
de David Fincher, dimanche 15 novembre, 23h30 F2
de Pawel Pawlikowski, lundi 16 novembre, 20h55, Arte
de Fritz Lang, lundi 16 novembre, 0h00, F5
de Maurice Tourneur, lundi 16 novembre, 0h25, Arte
de Pierre Salvadori, mardi 17 novembre, 21h05, F2
de Judd Apatow, mardi 17 novembre, 21h05, 6Ter
de Quentin Tarantino jeudi 19 novembre, 21h05 F3
de François Truffaut jeudi 19 novembre, 13h40, Arte
de David Cronenberg jeudi 19 novembre, 0h35, Arte
de David Fincher jeudi 19 novembre, 21h05, TF1SF

 

2- Voir ensemble , saison 2 :

Voir ensemble saison 2

Après le Voir ensemble du confinement du printemps, je vous propose la saison 2, le Voir ensemble du reconfinement de l'automne. Si vous souhaitez rejoindre notre groupe déjà constitué depuis le lundi 18 octobre vous recevrez cinq jours par semaine, par mail, le titre du film du soir.

Je propose de nous retrouver ce lundi 16 novembre, à 20h55 sur Arte, autour de Cold War (Pawel Pawlikowski, 2018) puis à 0h00 sur F5 pour l'un des (nombreux) chef-d'oeuvre de Fritz Lang, La cinquième victime (1956).

Cold war (Pawel Pawlikowski, 2018)
La cinquième victime(Fritz Lang, 1956)

Séances précédentes :

dimanche 18 octobre : Chantons sous la pluie (Stanley Donen, 1952) ; La mariée était en noir (François Truffaut, 1967) ; mercredi 21 octobre : Moonrise kingdom (Wes Anderson, 2012) ; lundi 26 octobre : L'homme qui aimait les femmes (François Truffaut, 1977) ; jeudi 29 octobre : Terreur à l'opéra (Dario Argento, 1987) ; dimanche 1er novembre : Dead zone (David Cronenberg, 1983) ; lundi 2 novembre : Le vent se lève (Ken Loach, 2006); mardi 3 novembre, Cowboys & envahisseurs (Jon Favreau 2011) ; mercredi 4 novembre : Ava (Léa Mysius, 2017) ; jeudi 5 novembre : Le prestige (Christopher Nolan, 2006) et The house that Jack built (Lars von Trier, 2018) ; dimanche 8 novembre : Rio Lobo (1970) ; lundi 9 novembre : Transit (2018) ; mercredi 11 novembre : La prière (Cédric Kahn, 2017) ; mercredi 11 novembre : L'arnacoeur (Pascal Chaumeil, 2010) ; vendredi 13 novembre Une valse dans les allées (Thomas Stuber, 2018).

Si vous souhaitez vous abonner au programme, merci de me le demander ici : jeanluc.lacuve@gmail.com

 

3 - Le cinéma muet français, une publication de Zoom-arrière

Le cinéma muet français

Le collectif Zoom Arrière, auquel j'ai le grand plaisir de participer, publie son quatrième ouvrage, exceptionnellement consacré à une période, celle du cinéma muet français.

Chronologiquement sont abordées les œuvres de 78 cinéastes de cette époque, à travers l'évocation de plus de 250 films. 16 contributrices et contributeurs se succèdent pour dresser le panorama le plus large possible des 35 premières années d'un art vivant, privé de son mais éloquent. Des pionniers aux diverses avant-gardes, des réalisateurs vedettes aux artisans méconnus, des films d'art aux films clandestins, des burlesques aux serials, le continent s'avère immense, riche de sa diversité, pourvoyeur de découvertes et toujours sujet aux confrontations de points de vue.

312 pages Format : 14,8 x 21 cm Prix : 10 € + Frais d'emballage et de port (Lettre verte - enveloppe bulles) : 5 € : à commander ici.

 

4 - Histoire vagabonde du cinéma

Histoire vagabonde du cinéma

Je vous ai présenté cette histoire vagabonde du cinéma dans la précédente newletter. Ce n'est pas une histoire du cinéma d'un seul mouvement, un récit surplombant, unique et linéaire. Vincent Amiel et José Moure, professeurs en études cinématographiques à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, proposent quatre grands axes de lecture pour penser le cinéma à partir de motifs (visages, corps, paysages, villes, histoires, documents); à partir des matériaux (Plans, couleurs, sons, récits, points de vue, mises en scène), à partir d'éléments constitutifs de la fabrication d'un film (Auteurs, tournages, Acteurs, actrices ; Animations; Effets spéciaux ; Montages), à partir des effets des films sur le spectateur (Spectateurs-spectatrices ; Rires; Larmes ; Horreur ; Luttes; Théorie)

Comme promis, voici mes note lectures sur le premier chapitre,
Visages :

Sommaire : 1915, Naissance d'une nation : le visage portrait du cinéma muet ; 1933, La reine Christine : le visage glamour du cinéma classique ; 1972, Cris et chuchotements : le visage vérité du cinéma moderne ; 1986 La mouche : le visage défiguré de la postmodernité.

 

1915, Naissance d'une nation : le visage portrait du cinéma muet

Quand Georges Demeny, en 1981, se place devant l’objectif de son phonoscope et se "chronophotographie" prononçant la phrase : "Je vous aime", c’est le mouvement de la physionomie et de la bouche lors de l’émission de sons qu’il entend reproduire et étudier "Chercher à obtenir une série d’images d’un homme qui parle, explique-t-il, cela revient à faire une série de portraits dans des temps très courts". Plus étonnant est le portrait animé que propose Laurie Dickson en 1894 du visage d’un homme en train d’éternuer, L'éternuement de Fred Ott.

Cette pratique du portrait animé qui étudie le mouvement non plus simplement à travers des données spatiales et graphiques, comme le faisait Etienne-Jules Marey, mais dans son caractère expressif et proprement humain, institue dès avant le cinéma, le gros plan –le terme n’était pas encore en usage- comme forme pour ainsi dire autonome. Elle inaugure la constitution d’un corpus d’images en mouvement organisées autour du seul visage humain, de sa mobilité et de son expressivité que le cinéma ne cessera d’enrichir en faisant de la possibilité de s’approcher des visages une de ses qualités distinctives

Ces premiers expérimentateurs venaient presque tous de la photographie, où les portraits en plans rapprochés étaient une pratique courante sinon dominante. Quand les frères Lumière filment en 1895, avec leur cinématographe, Repas de bébé, c’est sans doute leur expérience de la photographie qui les conduit à capter sur le vif et dans une grosseur permettant au spectateur d’apprécier les mouvements et mimiques en perpétuel devenir qui s’y dessinent, ce visage de bébé à qui son père essaie de faire avaler son déjeuner. (…)

La disproportion et la proximité de ces visages coupés du reste du corps, extraits de la scène et qui occupent presque tout l’écran troublent et même semblent violer le bon goût traditionnel. Elles peuvent avoir quelque chose d’obscène, si l’on en juge par le scandale que provoqua The kiss, tourné en 1896 par William Heise.

L'éternuement de Fred Ott (Laurie Dickson, 1894)
The kiss, (William Heise, 1896)

Il y a une double obscénité dans ce court film : celle de l’objet filmé (le baiser certes mais surtout celle, inadmissible et monstrueuse de son filmage (l’agrandissement et le grossissement du plan rapproché. Cette démesure ("gargantuesque») des deux visages collés l’un contre l’autre est finalement jugée insupportable, à la fois  illégitime et de mauvais goût.

C’est à des fins d’expressivité comique qu’en 1901, dans L’homme à la tête de caoutchouc, Georges Méliès joue avec l’effet attractionnel du grossissement du visage (...)

L’homme à la tête de caoutchouc,
( Georges Méliès, 1901)
Le vol du grand rapide
(Edwin Stratton Porter, 1903)

Le visage filmé en plan rapproché ou  gros plan devient dans le courant des années 1910 un visage plus ordinaire. Un visage dont on veut se rapprocher, comme le peintre se rapproche de son modèle mais dont il s’agit surtout d’intégrer la valeur expressive et la fonctionnalité narrative dans la continuité de la représentation filmique.

Ce visage muet sera incarné ou plutôt idéalisé par Lilian Gish et filmé par D. W. Griffith. Si ce dernier n’a certes pas inventé le gros plan, il serait le premier avec Thomas Ince, selon l’historien du cinéma Jean Mitry à l’avoir incorporé à l’action au tournant des années 1910, puis  en avoir formalisé l’usage en créant une harmonie entre les gros plans de visage de son héroïne et les plans moyens ou d’ensemble qui inscrivent les personnages dans le décor et l’action.

Naissance d'une nation (D. W. Griffith. 1915)

Encore rare au milieu des années 1910 et souvent isolé à la faveur d’un iris qui enserre harmonieusement le visage au sein de l’écran noir de l’écran, le gros plan place le visage au centre du récit et au cœur du drame tout en le fétichisant et en le détachant des aléas du monde et de l’histoire. Ainsi apparaît le visage pensif de Lilian Gish dans ce qui est le premier gros plan de Naissance d'une nation (1915), un plan médaillon raccordé sur le regard d’un des personnages principaux du film, Le petit colonel, soldat sudiste qui, dans un champ de coton, contemple à la dérobé le portrait ovale de sa bien-aimée nordiste. Dans ce visage photographié, filmé en gros plan, sublimé par le regard amoureux du protagoniste (et aussi sans doute du réalisateur)  et intégré à la chaîne des plans dont il est le maillon essentiel, c’est une partie de l’histoire du visage au cinéma qui s’ébauche : une histoire héritée de la photographie inséparable du gros plan et de ce désir de voir mieux, plus grand et plus près, qui a conduit ceux que l’on n’appelait pas encore des cinéastes à interrompre la continuité de la vue ou du tableau pour insérer un plan rapproché et agrandi, et, ce faisant, à inventer, grâce au montage, une nouvelle continuité faite de la discontinuité des plans et de leurs taille, qu'on appela découpage.

La loupe de grand maman,
(George Albert Smith, 1900)
The big swallow
(James  Williamson, 1901)

Ces pionniers qui ont ouvert la voie à Griffith en Europe ont pour nom en Europe, George Albert Smith et James  Williamson, représentants de l’école de Brighton qui, les premiers, ont brisé le mode de représentations primitif hérité du spectacle de scène (avec La loupe de grand maman, 1900 pour l’un et The big swallow, 1901, pour l’autre) par l’intégration de plans très rapprochés, souvent subjectifs, fonctionnant comme des inserts. Ils s’appellent aux Etats-Unis, Edwin Stratton Porter qui, dans le fameux Vol du grand rapide (1903), afin de surmonter le caractère impersonnel des silhouettes lointaines qu'il filmait et d’apporter une dimension humaine à ses personnages ; propose un plan rapproché de Barnes, le chef des hors-la-loi qui regarde et tire sur le spectateur. « L’impression est remarquable » précisait la maison de production qui, dans les informations qu’elle donnait aux exploitants, ajoutait que ce plan emblème (doublement transgressif pas sa grosseur et par le regard caméra) pouvait être placé au début ou à la fin du film, c’est à dire aux deux uniques moments où il n’aurait pas troublé le sectateur en interrompant la continuité de l’histoire et de sa représentation.

Du plan-emblème de Barnes au plan–médaillon de Lilian Gish, au fur et à mesure que la caméra se rapproche, des personnages, et ce très rapidement à partir des années 1913-14, pour le filmer en alternant plans d’ensemble et plans plus rapproché » ce qui se joue c’est l’intégration du gros plan et avec lui du visage dans le régime narratif et dans la chaîne filmique. Il s’agit de laisser l’expression naturelle du visage opérer comme véhicule de sens et d’émotion   sans parasiter la fluidité narrative.

Il y a comme le souligne Gilles Deleuze équivalence en très gros plan et visage :" Il n’y a pas de gros plan de visage, le visage est en lui-même gros plan, le gros plan est pour lui-même visage. Le gros plan c’est le visage" p125. Cela ne signifie pas que le gros plan soit le seul cadre adéquat pur traiter le visage, mais que le visage, tout visage est en lui-même gros plan et cela qu’il soit, selon la distinction proposée par Deleuze, un visage réflexif ou réfléchissant ou un visage intensif.


La caméra a servi à explorer la silhouette humaine et à se concentrer sur le visage, qui en est l’essence la plus précieuse. Monstrueusement agrandie sur l’écran, la face humaine doit être traitée comme un paysage. Il faut la voir comme si les yeux étaient des lacs, le nez une colline, les joues des prairies, la bouche un sentier fleuri, le front un fragment du ciel, les cheveux des nuages. Comme dans un paysage, le visage doit changer selon les variations de l’ombre et de la lumière. De même qu’on recouvre les arbres de peinture d’aluminium pour donner de la vie à la verdure, qu’on filtre le ciel pour graduer son éclat, qu’on braque la caméra sur le reflet d’un lac, la face humaine et les valeurs qui l’encadrent doivent être vues objectivement, comme si elles n’étaient qu’une surface inanimée. La peau doit refléter et non effacer la lumière, qui à son tour doit caresser, et non aplatir ce qu’elle frappe » (Joseph Von Sternberg, Souvenirs,  1963-1964, trad. M. Paz, Robert Laffont,  1966)

 

1933, La reine Christine : le visage glamour du cinéma classique

Ces artifices recommandés par Sternberg sont ceux là même qui ont caractérisé le cinéma hollywoodien, notamment à partir des années 1930, le style glamour, ce supplément de charme et d’évanescence issu de la photographie publicitaire que des techniques photographiques telles que le détourage des profils, le "soft focus"», les éclairages rasants et autres effets de dramatisation lumineuses ont ajouté aux visages des stars.

Avec celui de Dietrich, le visage de Garbo est sans doute celui qui incarne le mieux ces admirables visages-objets que le cinéma hollywoodien, au sommet de son art, a proposé aux spectateurs fascinés. Inspiré par la reprise de La reine Christine (Rouben Mamoulian, 1933), Roland Barthes lui consacre en 1955 un texte magnifique :

"Garbo appartient encore à ce moment du cinéma où la saisie du visage humain jetait les foules dans le plus grand trouble, où l’on se perdait littéralement dans une image humaine comme dans un philtre, où le visage constituait une sorte d’état absolu de la chair, que l’on ne pouvait ni atteindre ni abandonner." (Roland Barthes, Mythologies, 1957, in Œuvres complètes I. Livres, textes, entretiens 1942-1961, Editions du Seuil, 2002. Page 724) son visage « représente ce moment fragile, où le cinéma va extraire une beauté existentielle d’une beauté essentielle, où l’archétype va s’infléchir vers la fascination de figures périssables, où la clarté des essences charnelles va faire place à une lyrique de la femme. »

Le visage de Greta marque ainsi un moment de transition entre deux âges du cinéma : « passage de la terreur au charme », transition d’une beauté essentielle, contemplée comme une idée dans le modelé muet du masque à une beauté existentielle, saisie comme événement individuel et personnifié par le visage  d’Audrey Hepburn… Du gros plan de Greta Garbo qui clôt La reine Christine, cette femme quia tout perdu, son amant, son royaume et qui, à la proue de son navire l’emportant vers l'exil, fixe l’horizon au gros plan d’Audrey Hepburn, assise au rebord de la fenêtre de son appartement qui chante rêveusement Moon river en s'accompagnant à la guitare dans Diamants sur canapé (Blake Edwards, 1961) c’est tout un pan de l’histoire du visage au cinéma qui se déploie;

La reine Christine
(Rouben Mamoulian, 1933)
Diamants sur canapé
(Blake Edwards, 1961)

 

1972, Cris et chuchotements : le visage vérité du cinéma moderne

Au visage lisible du cinéma classique, le cinéma qu’on a appelé moderne, né en Europe du traumatisme de la seconde guerre mondiale, oppose un visage qui perd sa lisibilité pour prendre en charge, derrière le masque du personnage et les artifices du jeu de l’acteur, la recherche inconditionnelle d’une vérité humaine. Il s’agit littéralement de mettre à nu le visage de le rendre à son opacité immanente pour laisser advenir ou traquer une émotion, une vérité qui s’expose sur le mode du passage et de l’affleurement.

Un gros plan de Cris et chuchotement questionne magistralement cette condition du visage moderne condamné à n'être qu’un signe indifférent, à ne réfléchir que lui-même ou le regard de l’autre. David, le médecin (Arland Josephson) convie Maria (Liv Ullmann) qui a été sa maîtresse à s’approcher d’un miroir et à observer. Commence alors un gros plan qui se décompose en quatre temps, quatre cadres qui déconstruisent l’illusion d’une transparence du visage :


1 - La caméra cadre d’abord en gros plan le visage de David qui après avoir invité Maria à se regarder dans le miroir lui dit : « tu es belle, peut-être plus que de notre temps. Mais tu as changé »
2 sur cette dernière phrase, un bref mouvement de caméra fait passer du visage de David à celui de Maria en très gros plan qui fixe intensément son reflet dans le miroir tandis que l’homme, désormais hors champs continue de parler : « Je veux que tu voies : Tu jettes maintenant des coups d'œil furtif en coin, vifs, calculateurs. Autrefois, tu avais le regard doit, ouvert, sans dissimulation. Ta bouche a pris un pli de mécontentement et de faim. Elle si douce avant. Ton teint est pâle, ta peau est sans couleur. Tu te maquilles. Ton front, si pur, est griffé au-dessus des sourcils, tu ne le vois pas sous cet éclairage. Mais ça se voit en plein jour. Sais-tu d’où viennent ces griffures ? De l’indifférence. »

3- En prononçant ces paroles, David se place sur la droite de la femme et ses lèvres entrent dans le champ : « Et cette ligne fine de l’oreille, au menton n’est plus si parfaite. C’est la marque de ton indolence. Regarde la base de ton nez. Pourquoi te moques-tu si souvent ? Le vois-tu ? Tu te moques trop souvent. Le vois-tu Maria ? Sous tes yeux, les rides acérées, presque imperceptibles, de l’ennui et de l’impatience. Maria l’interrompt et lui demande : "Tu vois vraiment tout ça sur mon visage ?" "Non, répond l’homme, je le sens quand tu m’embrasses." Maria : "Tu plaisantes. Je sais où tu les vois." David : "Où donc ?". Maria : "Tu le vois en toi."

4- Un léger mouvement de caméra élargit le champ, incluant à droite du visage de Maria celui de David. Celui-ci, approchant de son propre visage une bougie qui jusque là n’était pas dans le cadre, demande : "Tu veux dire par l’égoïsme ? La froideur ? L’indifférence ?", puis souffle sur la bougie qui éclairait le plan.

A première vue, ce plan accrédite l’hypothèse du visage comme miroir de l’âme. David lit sur les traits de Maria les signes censés exprimer le changement intérieur de celle qu’il a aimée. Mais à peine affirmée, cette lecture est niée, renvoyée à la subjectivité de celui qui interprète le visage de l’autre et ne voit que le reflet de  lui-même. La description devient interprétation, le portrait autoportrait. Et le beau visage de Maria, rendu un moment transparent et lisible au spectateur, se défait en pure apparence visible. Il retrouve sa vibrante et humaine opacité et redevient une carte de signes indifférents, un visage in-envisageable.


1986, La mouche : le visage défiguré de la postmodernité.

Humain trop humain, ce visage moderne du cinéma qui ne peut rien réfléchir ni traduire sinon l’affleurement imprévisible du travail du temps, est soumis depuis les années 60 et plus encore les années 1990 et 2000 à un inexorable processus d’altération qui tout en prenant des formes multiples, résulte d’une mise en crise de la figuration humaine. Il ne s’agit plus d’exalter la puissance auratique ou d’incarnation d’un visage, ou de traquer derrière le vernis fictionnel du personnage une vérité documentaire de l’acteur, mais de liquider le visage de lui "faire la peau" en lui infligeant les violences de la défiguration.

Les yeux sans visage
(George Franju, 1960)
La mouche
(David Cronenberg, 1986)

Cette entreprise progressive de dévisagéification trouve une de ses expressions les plus emblématiques dans le chef-d'œuvre du genre de Franju Les yeux sans visage. Avec ces peaux, privées de toute mobilité, de toute expression propre et qui passant d'un visage à l’autre se dégradent, c’est l’effacement et le devenir inhumain du visage qui se donne à voir.

Aucun autre cinéaste sans doute n’est allé aussi loin que David Cronenberg dans l’exploration des limites de la visagéité. A l'instar de Crimes of the future qui se déroule dans la Maison de la peau , institut pour riches patients atteints de pathologies dermatologiques induite par l’usage de produits de beauté, de Scanners (1981) qui montre le gonflement et  l’implosion des visages sous l’effet d’une entreprise télépathique ou les  béances informes et la déréliction d’une chaire en décomposition dans La mouche (1986).

Vincent Amiel et José Moure. Éditions : Vendémiaire, 30 octobre 2020. 616 pages. 29 €. A commander en "click and collect" : sur Caen à Eureka Street , Au Brouillon de Culture , Librairie Guillaume,

 

Amitiés

Jean-Luc Lacuve, le 1er novembre 2020

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