Editeur : Montparnasse, avril 2010. 15

Suppléments

  • Amerrika, l'avant-première 3min46.Avant-première française du film à Bercy. On y voit Cherien Dabis prononcer un discours sur son film, en évoquant notamment la façon d'aborder les stéréotypes, l'humour du film..

  • Entretien avec Cherien Dabis 7min47.Interview de la réalisatrice, qui évoque le film comme une façon de s'engager, et revient sur les problèmes d'identité du peuple palestinien.

 

Mouna, divorcée et mère d’un adolescent, est une femme palestinienne enthousiaste et optimiste. Au cœur des territoires occupés le quotidien est pourtant éprouvant et l’horizon morose. Et puis un jour, quitter cette vie et aller travailler aux Etats-Unis devient possible : étrangère en son pays, Mouna peut bien l’être ailleurs. Elle part alors avec son fils Fadi rejoindre sa sœur installée depuis 15 ans dans l’Illinois. Après le réconfort des retrouvailles, Mouna et Fadi vont devoir trouver leur place dans cette Amerrika tant rêvée, encore sous le choc du 11 septembre...

Malgré la gravité des sujets (l'occupation, l'exil, le racisme, l'exclusion sociale), Cheren Dabis, qui réalise là une autobiographie à peine décalée, opte pour un ton de comédie. Les difficultés avec la langue à l'origine de l'orthographe fautive du titre aussi bien en américain qu'en français donnent lieu à jeux de mots : pas "menu déglutition" mais "menu dégustation" ou double sens du mot occupation, métier et colonisation.

La gentillesse de tous les personnages : Nabeel le beau-frère et Raghda la soeur et leurs trois filles, Matt le serveur, la banquière compréhensive et l'improbable M. Novatski, le proviseur d'origine juive polonaise n'empêche pas de rendre particulièrement humain chaque personnage.

Belle utilisation des décors dans des plans d'ensemble qui révèlent soudain la situation : travelling ascensionnel qui découvre le mur de la honte dressé entre Israël et la Palestine autour duquel doivent slalomer Mouna et son fils ; la terre de Palestine aride et belle qu'il faut quitter ou les maisonnettes toutes rangées pareille où finissent par vivre Mouna et son fils.

 


Entretien (source : dossier de presse)

La question de l'identité est au cœur du parcours de Mouna et de son fils : étrangers dans leur pays, ils le sont aux Etats-Unis comme partout dans le monde…
Lorsque les gens me demandent d'où je viens, cela reste encore aujourd'hui une question perturbante. Mes parents ont immigré aux États-Unis juste avant ma naissance. Je suis née à Omaha, dans le Nebraska et j'ai grandi dans les régions rurales de l'Ohio, tout en retournant chaque été en Jordanie. Je me suis peu à peu rendue compte que je n'étais ni assez américaine pour les Américains, ni assez arabe pour les Arabes. C'est pour cela que je ne me suis jamais sentie nulle part chez moi. Mon identité s'est construite sur des manques, ou plutôt des envies que je ne pouvais pas réaliser, comme celle d'avoir des racines et de trouver un pays dont je me sentirais partie intégrante. De plus, j'ai hérité de mon père palestinien la douleur de ne pas avoir de nation donc d'identité, ce qui n'a fait qu'exacerber ce sentiment d'être apatride.

Pourquoi avoir éprouvé la nécessité d'ouvrir le film sur le quotidien dans les territoires occupés ?
Même si ma famille vient de Jordanie, je voulais montrer qu'un grand nombre de Palestiniens quittent le territoire parce que l'occupation peut y rendre l'existence insupportable. Il n'y a aucune liberté de mouvement et très peu d'avenir possible. Entre les humiliations quotidiennes, la présence militaire, les agressions, les postes de contrôle et le poids de la bureaucratie, il y a toutes les raisons de vouloir partir. D'un point de vue scénaristique, je tenais à ce que le spectateur soit d'abord imprégné d'images de Cisjordanie pour mieux les confronter ensuite à celles du Midwest américain.
C'est l'une des clés pour accompagner Mouna dans sa quête. Esthétiquement, le contraste est très fort : d'un côté, la palette de tons chaleureux propres à la Cisjordanie avec le vert de la sauge, le rouge des minéraux et les bruns du désert ; de l'autre, l'incroyable mélange des rouges saturés, des bleus et blancs arides du Midwest hivernal. Cette lumière naturelle, qui renforce l'aspect mélancolique propre à cette région, s'accorde aux dures réalités que doit affronter Mouna dès son arrivée.

Vous évoquez souvent avec humour la confrontation entre les deux cultures, notamment à travers les soucis de communication.
En fait, mes parents ne parlaient qu'arabe à la maison, donc j'ai commencé à apprendre l'anglais à l'école. J'étais complètement perdue et en maternelle je bredouillais un drôle de sabir entre l'arabe et l'anglais ! Comme j'ajoutais " ing " à la fin de tous les verbes arabes, je me suis créé mon propre langage. Ça n'est qu'en grandissant que j'ai fini par dire à tout le monde, avec autodérision, que je parlais " Arabish ". Intituler ce film Amerrika est donc un clin d'œil à cette " langue " dans laquelle je me sentais le plus à l'aise. Et ce titre résume parfaitement la confrontation puis la fusion de deux cultures : c'est le fruit de mon expérience comme de celle de tant d'autres immigrants de la première génération.

Outre ses conséquences sur le vécu des personnages, pourquoi avoir choisi de situer l'action du film au moment de la première Guerre du Golfe ?
A cette époque, je vivais dans une petite ville de l'Ohio et l'impact de cet événement sur notre famille a été violent. Nous sommes devenus, sans le comprendre, les boucs émissaires de cette guerre. Nous avons reçu quotidiennement des menaces de mort et la réputation de médecin que mon père avait mis quatorze ans à bâtir a été balayée en quelques jours. Les patients les plus fidèles ont déserté son cabinet et nous avons même vu les services secrets débarquer au lycée pour enquêter sur ma sœur de 16 ans, parce que quelqu'un avait lancé une rumeur selon laquelle elle préméditait d'assassiner George W. Bush. J'avais 14 ans et j'ai commencé à m'interroger sur la perception que les gens avaient de nous : j'ai fait le point sur ce que j'avais appris au fil de mes allers-retours entre le Moyen-Orient et les Etats-Unis, puis j'ai comparé les informations diffusées notamment par des chaînes de télévision arabes et britanniques. Les médias n'ont pas cessé de véhiculer les stéréotypes qui nous ont affectés, ma famille et moi, tout au long de ce conflit. Comme la plupart des familles immigrées, la mienne est arrivée dans ce pays, guidée par le rêve américain. Ce que nous avons vécu en 1991 en était très éloigné. C'est précisément cette lutte de chaque instant contre les préjugés qui m'a conduite jusqu'à Amerrika.

Et l'Histoire s'est répétée avec les événements du 11 septembre 2001…
Cette expérience durant la première Guerre du Golfe, je l'ai portée en moi pendant des années. Quand j'ai intégré l'école de cinéma de New York, nous étions en septembre 2001. La vague d'attentats suivie de la nouvelle invasion de l'Irak par les États-Unis a montré que l'histoire pouvait se répéter. Une fois de plus, cette guerre débordait de son cadre et tous les pays du Moyen-Orient en pâtissaient. J'ai réalisé qu'il était plus que temps de me poser et d'écrire la première histoire d'immigration vécue par une Arabo- américaine.

Pourquoi avoir choisi le cinéma pour vous exprimer?
Lorsque j'évoquais l'attention portée aux médias en tant de guerre, cela englobait également le cinéma. Je me suis mise à observer la manière dont on y dépeignait les Arabes et j'en ai tiré deux constats navrants : soit nous étions absents des écrans, soit les films, surtout hollywoodiens, nous cantonnaient aux rôles de terroristes. Nous étions les méchants. Les Arabes n'étaient jamais représentés en tant que peuple ou êtres humains. Et je n'ai vu évoquer nulle part une expérience comme la mienne. J'ai essayé pendant des années de rétablir l'équilibre, à travers divers modes d'expression artistique, sans trouver véritablement ma voie. Le cinéma a fini par s'imposer comme une évidence : il véhicule un langage universel, celui de l'émotion, qui permet de toucher le plus large public, contrairement par exemple aux documentaires ou aux articles de presse. Je crois vraiment au pouvoir de la fiction : les gens sont plus enclins à s'asseoir dans une salle, à se détendre et à baisser leur garde pour s'immerger dans l'histoire qu'on leur propose.

Le récit est guidé par l'extraordinaire force de vie et de conviction de Mouna. Y a-t-il des liens intimes entre elle et vous ?
Outre mon propre ressenti et ce que j'ai pu voir dans ma famille, le personnage de Mouna ressemble un peu à ma tante. Au moment où elle a décidé de venir vivre aux Etats-Unis, j'étais assez grande pour saisir le combat que ce déracinement a représenté pour elle. Amerrika est l'histoire à la fois déchirante et chaleureuse d'une femme formidablement optimiste qui tente de refaire sa vie à l'étranger, contre vents et marées. Elle est trop confiante et déterminée pour s'effrayer des obstacles. Ma tante est ainsi, une éternelle optimiste. C'est sa force de caractère qui m'a inspiré le personnage de Mouna. Dans le film, elle affronte non seulement le lot commun de tous les immigrants, parvenir à s'intégrer dans un nouvel environnement, mais doit aussi composer avec les crispations d'un pays qui a des préjugés tenaces sur ses origines et dont le climat politique est tendu.

L'empathie immédiate que l'on éprouve envers Mouna doit beaucoup à Nisreen Faour, qui l'incarne avec une infinie pudeur…
J'ai toujours envisagé Amerrika comme une œuvre portée par ses personnages. En toute logique, il devait donc être un film d'acteurs. Et, si tout se jouait lors du casting, la pression était immense concernant le personnage de Mouna. C'est une femme délicieusement naïve mais ingénieuse et pleine d'espoir. Elle me tient particulièrement à cœur, à la fois par sa singularité et par le fait qu'elle m'évoque ma tante. L'amour et la tendresse que je lui porte ont forcément élevé mon niveau d'exigence, parce que l'actrice que je cherchais devait ETRE Mouna, dans son énergie, son comportement et son âme. Après des mois de recherche, Iman Aoun, la directrice de casting avec laquelle j'avais déjà travaillé sur mon court-métrage Make A Wish, a découvert Nisreen dans le nord de la Palestine. J'ai d'abord été séduite par des photos d'elle puis je l'ai faite venir pour une lecture de scénario. Dès notre première rencontre, je l'ai vue rayonnante de l'intérieur, avec beaucoup de douceur, de gentillesse et un émerveillement quasi enfantin. C'est difficile à expliquer mais il émanait de cette femme à la fois de la candeur et une profonde tristesse, comme si sa joie de vivre butait à chaque instant sur les barrières du quotidien. Elle était MA Mouna.

Amerrika oscille en permanence entre le " cinéma vérité " et la comédie à l'humour feutré. Comment avez-vous réussi à préserver cet équilibre ?
Les deux ne pouvaient qu'être étroitement liés. Je n'avais qu'une ligne directrice en racontant cette histoire : l'authenticité.
Je voulais que le spectateur voit à travers les yeux des personnages, vivent leurs joies et leurs déchirures le plus intimement possible. Je me suis tournée vers des auteurs comme John Cassavetes, Mike Leigh ou Robert Altman dont j'admire le travail sur le réalisme et la vérité des êtres. J'ai tourné caméra à l'épaule, dans un style proche du documentaire, avec des acteurs arabes ou araboaméricains. Le ton, parfois léger, et le choix de la comédie, là où certaines situations pouvaient induire le mélodrame, se sont imposés logiquement. D'abord, parce que c'est un film que je voulais empli d'espoir et de lumière, ensuite parce que l'humour est indissociable de l'humanité, de la douce fragilité qui animent les personnages.


De quelle manière avez-vous obtenu cette authenticité de la part de l'ensemble des comédiens ?
En convoquant à tout moment leur naturel et en le combinant avec des techniques d'improvisation. Les émotions ne devaient être le résultat ni de " performances " d'acteurs ni d'une sublimation de ma part. J'ai beaucoup répété en amont avec Nisreen et Melkar Muallem, qui joue son fils Fadi, mais trop peu avec les autres acteurs, faute de temps. Du coup, j'ai planifié au mieux le cadre et les mouvements de caméra avant de tourner, afin qu'ils ressentent au minimum les contraintes de mise en scène. Lors du tournage, je saisissais le moindre temps libre pour répéter encore et encore, jusqu'à ce qu'au moment de la prise, les acteurs se sentent " libérés " du poids du texte et de la technique. De cette collaboration de tous les instants sont nées des scènes bien meilleures que celles que j'avais imaginées ! Nous avons tellement travaillé l'intime que j'ai l'impression, lorsque je les retrouve aujourd'hui à l'écran, de voir ma famille.

Le film nous laisse sur l'impression d'une fable généreuse, presque utopique…
C'est peut-être parce que j'ai voulu parler de départ, de déracinement mais aussi du bonheur de pouvoir enfin poser ses bagages. Evidemment, Mouna comme beaucoup de Palestiniens gardent le sentiment viscéral qu'ils ne seront jamais chez eux, quel que soit le pays où ils habitent. En partant, vous ne faites que troquer des problèmes pour d'autres, sans jamais guérir la blessure profonde. Mais je ne voulais pas imprimer au film et à son dénouement une note déprimante. Je préférais montrer qu'il nous appartient de choisir notre point d'ancrage. Et ce point d'ancrage, ce " chez soi ", c'est la famille, qu'elle soit à vos côtés ou à l'autre bout du fil. A travers son périple géographique et psychologique, Mouna triomphe de l'adversité pour que son fils ait le sentiment d'avoir trouvé un foyer, un lieu où " s'installer " au sens fort du terme. Et ce " chez soi " doit pouvoir être là où l'on veut qu'il soit, surtout lorsque l'on est Palestinien.

Est-ce qu'à travers ce film vous espérez infléchir le regard des gens sur l'identité arabe ?
C'est tout ce que je souhaite. La plupart des films proposés aux Américains ayant pour cadre le Moyen-Orient sont des thrillers politiques, ce qui exclut pour moi tout lien affectif entre le public et les personnages. J'ai voulu avec Amerrika recréer ce lien, que le public ait le sentiment de mieux nous connaître et n'ait qu'une envie en sortant : fêter la culture qui nous unit.
J'espère que les spectateurs repartiront des salles en oubliant les stéréotypes et en voyant le Moyen- Orient non plus comme une entité, mais comme la somme d'individualités aussi diverses que variées.

 

 

Ciné-club de Caen

 
présentent
 
Amerrika de Cherien Dabis