The Neon Demon

2016

Genre : Film noir

Avec : Elle Fanning (Jesse), Jena Malone (Ruby), Abbey Lee (Sarah), Christina Hendricks (Jan), Bella Heathcote (Gigi), Keanu Reeves (Hank), Karl Glusman (Dean), Desmond Harrington (Jack). 1h57.

Jesse, 16 ans, orpheline débarque à Los Angeles. Elle fait des photos pour  Dean, un photographe amateur : elle est étendue ensanglantée sur un canapé qu'illuminent des néons. Elle est remarquée par la maquilleuse, Ruby qui la mate avec intérêt. Elle l'entraine dans une fête où elle fait sensation et est déjà jalousée par Sarah et son amie Gigi. Le lendemain, elle est engagée sur le champ par une agence de mannequin. Elle laisse Dean la conduire sur les hauteurs de Los Angeles où son rêve de conquérir le monde par sa beauté semble devoir se concrétiser. Au retour dans son motel  miteux de Pasadena, elle détecte une présence dans sa chambre. Elle en avertit le gérant, Hank. C'est un puma. Pour la séance de photo où elle est maquillée par Ruby comme une princesse amazone, Jack exige qu'elle se déshabille... Mais fait des photos inspirées et prometteuses

Son ascension fulgurante et sa pureté suscitent jalousies et convoitises : Sarah qui se voit refuser la participation au défilé et Jan, la femme bionique, qui constate que c'est Jesse qui le clôturera. Jesse craint d'être violée dans son hôtel de Pasadena et demande l'hospitalité à Ruby. Celle-ci l'accueille dans une grande maison bourgeoise sans occupants mais se voit repoussée par Jesse qui se déclare vierge.

Ruby la désire tant qu'elle se masturbe sur une morte qui lui ressemble un peu. Le soir, Jesse, provocante, maquillée de rose, croit tenir son destin en main au bout de la planche au dessus de la piscine vide. Mais Ruby la pousse et la tue. Alors que Jesse agonise, les trois jivaros s'approchent. Ces filles vampires utilisent le sang de la belle comme un baume abondant sous la douche. Sous la lune, un flot de sang s'échappe du sexe de Ruby.

Sarah et Gigi sont conviées chez Jack pour des photos dans une villa avec piscine près de la mer. Gigi est prise de spasmes ; c'est l'œil mangé de Jesse qui l'indispose; elle s'éventre. Sarah ramasse l'oeil et le mange.

Dans le désert, Sarah, en blouson noir, marche alors que la nuit tombe.

Film peu aimable, où la forme prédomine sur l'action, The néon demon est la réalisation la plus profondément naturaliste de Winding Refn. Il faut entendre par là, selon le concept developpé par Gilles Deleuze, une façon de déborder le réalisme dans un surréalisme particulier. Ici toute la légèreté, la surface belle et clinquante du mannequinat, est sans cesse menacée d'être happée par les forces des mondes originaires.

Haut-bas

Jesse ressent l'indescriptible sentiment d'être au sommet de l'attention du monde qui se manifeste par quelques pas en haut de Los Angeles ou le soupir d'aise en voiture avec Dean. Mais la menace gronde : le trio des mannequins jivaros dans la fête ; puma, animaux empaillés de la maison bourgeoise; Jack exigeant qu'elle se mette nue; Hank violeur dans la chambre voisine; couteaux de Hank puis des mannequins dans la course-poursuite de la maison, finiront par détruire Jesse. Un prmeir avertissement de cette fragilité est donné au moment où elle colle son oreille au mur de sa chambre d'hotel et devient une ombre chinoise de plus en plus réduite au centre de l'image.

Comme tout film naturaliste, celui-ci se constitue d'un début radical : Jesse, en habits bleus, faussement égorgée sur la photo de Dean et une fin toute aussi radicale, Jesse ensanglantée dans la piscine, les filles vampires utilisant le sang de la belle comme un baume abondant sous la douche et cannibales: Gigi mangeant un œil après que sa copine se soit éventrée. Le désert avec le soleil disparaissant derrière les nuages et la nuit est un symptôme de la présence de ce monde originaire duquel est né le monde dérivé de Los Angeles. Les forces originelles ont repris le pas sur les mirages de la civilisation ; les rides des sols desséchés renvoient possiblment à l'érosion du temps qu'il est inepte de vouloir transgresser en refusant les rides de la peau.

Couleurs et musiques

Les couleurs semblent aussi travailler cette opposition. Au bouquet de roses roses offertes par Dean, représentant du monde dérivé dans sa version gentille, succède l'évanouissement de Jesse. Durant celui-ci, elle est travaillée par l'aspiration au bleu : le triangle bleu qui sera celui du début du défilé de mode et le triple triangle pyramidal qui évoque la fin du plateau où elle est censée défiler. S'oppose à lui la couleur rouge-range : celle du sang sur sa robe bleue du début et, surtout, du néon rouge qui éclaire la scène; le triangle orange où Jesse s'embrasse elle-même figurant son aliénation et l'éclairage étrange en extérieur de la piscine qui contribue au malaise de Gigi et conduira à son éventration.

Les mannequins dévorées d'ambitions, sachant leur gloire due à leur seule beauté menacée par le temps se sont détournées du sexe (les hommes sont absents)  et de la faim. C'est le rouge à lèvre, le nom de sa couleur,  qui masque ces pulsions. Refoulées, des  pulsions plus archaïques et sauvages font leur retour : vampirisme et cannibalisme. La fluidité de la partition musicale électronique de Cliff Martinez  que viennent heurter de sourds coups violents rend aussi compte de cette surface toujours menacée par le rythme profond du monde.

Jean-Luc Lacuve le 11/06/2016