Elle

2016

D'après "Oh..." de Philippe Djian. Avec : Isabelle Huppert (Michèle), Laurent Lafitte (Patrick), Anne Consigny (Anna), Christian Berkel (Robert), Alice Isaaz (Josie), Jonas Bloquet (Vincent), Vimala Pons (Hélène), Charles Berling (Richard), Virginie Efira (Rebecca), Raphaël Lenglet (Ralph), Lucas Prisor (Kurt), Judith Magre (Irène) Stéphane Bak (Omar). 2h10.

Le chat l'a vu : Michelle s'est fait violer et se relève difficilement du parquet de son salon où son agresseur l'a laissée. Michèle jette ses sous-vêtements souillés, prend un bain et commande des sushis au traiteur du coin. Ce soir, elle reçoit son fils, Vincent, grand dadais qui se met en ménage avec Josie, sa copine enceinte, avec un boulot fragile chez Quick. Michèle prend les devants et lui avance ses trois premiers mois de loyer à condition qu'il lui accorde le droit de visiter l'appartement choisi.

Le lendemain Michèle fait les examens médicaux nécessaires, fait remplacer les serrures de sa maison et dirige d'une main de fer sa boite de jeux vidéo dont elle partage la direction avec son amie Anna. L'un des employés, Kurt, se montre particulièrement agressif avec elle et Michèle le remet à sa place. Le soir au restaurant, Michèle retrouve Richard, son ancien mari, et Anna et Robert,  le mari de celle-ci. Elle leur annonce qu'elle a été violée. Richard ne parait qu'à peine surpris qu'elle n'ait pas prévenue la police

Michèle rend visite à sa mère, Irène, qu'elle surprend avec Raph, un bel homme qui a la moitié de son âge. Lorsqu'Irène évoque l'idée de se marier avec lui, Michèle menace de la tuer. Ce n'est que parole en l'air ; Michèle prend grand soin de sa mère et lui paie son loyer comme habituellement. Le soir Patrick, son voisin l'informe qu'il vient de chasser un rodeur vêtu  d'une cagoule qui rodait dans el quartier. Il la raccompagne chez elle pour plus de sécurité. Une fois parti, Michèle, sous le charme se masturbe en le voyant préparer une crèche avec des santons de taille humaine dans le jardin avec sa femme, Rebecca

Au travail, chacun a reçu par messagerie une séquence de jeu vidéo où ce sont les traits de Michèle qui ont pris la place de la femme qui se fait trépaner et violer. Michelle demande au plus jeune de ses collaborateurs, amoureux d'elle, de trouver qui est à l'origine de cette diffusion en piratant les ordinateurs de la boite. Le jeune home hésite, conscient de la gravité de l'acte mais se  laisse séduire par sa patronne et les 10000 euro promis. Il entraine aussi Michèle u tir. Irène informe sa fille que l'émission "Faite entrer l'accusé" a consacré un numéro spécial à son père suite à sa demande décennale  de remise en liberté conditionnelle

Michelle visite l'appartement choisi par Vincent et Josie et s'affronte au caractère buté de celle-ci. Bientôt veinent l'appelle, Josie va accoucher. A la clinique, elle et Richard constatent que l'enfant est noir, comme Omar un ami du couple qui regarde la senne d'un air narquois. Mais rien n'y fait Vincent considère l'enfant comme le sien. Désemparée Michèle raconte à une infirmière qu'elle a beaucoup souffert de l'accouchement mais qu'Anna était dans la pièce d'à côté et, qu'à partir de ce jour, elles sont devenues amies.  Un peu plus tard elle rend viste à Helene, la nouvelle compagne de Richard, et l'invite pour Noël. Michelle apprend par la télévision que la liberté conditionnelle a été refusée a son père;  elle regarde alors en replay l'émission de "Faites entrer l'accusé" : les 27 crimes commis sur des enfants à Nantes en 1976.

Un vent violent s'est abattu sur Paris et Patrick vient aider Michelle à fermer les volets. Alors qu'elle est prête à se donner à lui, il fuit. Le soir de Noel, Michelle a invité sa mère et Raph, Anne et Robert, Richard et Hélène, Patrick et Rebecca;  celle-ci passe son temps devant la télévision à regarder le pape célébrer la messe de minuit. Irène se dit choquée de l'attitude grossière de sa fille lorsqu'elle a annoncé ses fiançailles avec Raph. Michèle refuse toute concession. Sa mère s'croule. Michèle l'accompagne dans l'ambulance et Irène lui demande dans un souffle d'aller enfin voir son père en prison.

Le lendemain à peine rentrée chez elle, Michèle se fait de nouveau agressée par l'homme cagoulé. Mais cette fois, elle a le dessus et lui transperce la main d'un coup de ciseaux. Elle lu arrache la cagoule. C'est Patrick. Michèle menace son vois avec el ciseau ensanglanté et celui ci s'en retourne chez lui.

Le matin Patrick part travailler avec un pansement à la main. Irène meurt à l'hôpital. Michèle se décide d'aller voir son père en prison. Le directeur lui annonce qu'il s'est suicidé à l'annonce de sa visite. Michèle s'en réjouit. La carmine de dispersion des cendres est tendue; Josie insulte une nouvelle fois Vincent qu'elle trouve empoté.

En rentrant du travail, Michelle a un accident. Anne et Richard n'étant pas joignable, elle appelle Patrick qui la conduit chez elle et la soigne. Elle l'interroge sur ces gouts sexuels pervers. Il ne répond pas. Le soir Vincent dort à chez elle. Il a été chassé par Josie; i a emmené le bébé avec lui. Josie ne tarde pas à venir le réclamer.

En faisant les courses avec son fils, ils croisent Patrick qui els invite à diner. Alors que Vincent cuve le vin bu en excès, Patrick et Michel entament leur relation sado-maso dans la chaufferie. Michelle en a bien plus de plaisir que dans la dernière relation sexuelle qu'elle accorde à Robert, en faisant la morte, pour qu'il ne la dénonce pas auprès de son amie Anna

Mais lors de la fête organisée pour le succès du jeu vidéo, c'est elle qui vient se dénoncer auprès de son amie Anna qui accuse le coup. Sur le chemin du retour, Michèle envisage de dénoncer Patrick mais se prête bientôt avec ravissement à leur étreinte violente. C'est alors que surgit Vincent qui frappe mortellement d'une bûche de bois celui qu'il prend pour un violeur.

La police accepte la version d'un violeur tué en légitime défense. Josie et Vincent réconciliés viennent rendre visite à Michelle qui observe le déménagement de Rebecca. Celle-ci n'était pas dupe de la relation qu'ils entretenaient mais n'avait pu dénoncer son mari du fait de sa foi chrétienne.

Michèle s'en va fleurir la tombe de sa mère même si elle a tenu à ce que sa plaque mortuaire soit accolée à celle de son mari, toujours couverte de graffitis insultants. Anna a rejoint et, non seulement lui pardonne d'avoir été la maitresse de son mari, mais lui propose d'habiter avec elle. Ce à quoi Michèle répond par un surpris mais libérateur et léger "oh..."

Elle est l'adaptation de "Oh..." de Philippe Djian, prix Interallié 2012. Le roman comme le film se présentent d'abord comme un thriller qui consiste à savoir qui est le violeur et comment Michèle va affronter ce traumatisme présenté dans la scène initiale. Sous ce premier drame, les deux œuvres dévoilent aussi progressivement un traumatisme encore plus profond, vécu par Michèle adolescente quand elle fut associée aux crimes horribles commis par son père. Se met ainsi en place ce que Gilles Deleuze appelle la confrontation entre monde dérivé et monde originaire, caractéristique d'une œuvre naturaliste. Le monde dérivé, social, est celui où se débat Michèle avec sa mère, son père son ex-mari, la nouvelle compagne de celui-ci, son fils, sa copine et ses voisins. Mais ce combat est surdéterminé par le monde originaire, plus profondément inscrit dans le subconscient de Michèle et que Verhoeven s'attache à figurer plastiquement pour exalter l'incroyable courage de cette femme qui y trouve la force d'affirmer une liberté qui n'appartient qu'à elle.

Michèle moins inflexible que dans le roman

Adolescente, Michèle fut victime d'un terrible traumatisme duquel elle ressort à jamais décidée à s'en extraire et à refuser tout compromis aussi bien avec la police qu'avec son père. Le personnage apparait encore plus inflexible dans le roman. Michelle ne va pas voir son père en prison. Ici elle a beau affirmer "Je t'ai tué" en se penchant vers lui, elle a concédé cette visite. Elle est libératrice pour son père qui attendait un geste de sa fille vers lui. Cela lui suffit et il se pend. Dans le livre, Michèle n'envisage jamais de dénoncer Patrick à la police alors qu'ici, sur le chemin du retour de la fête, elle semble sensible au fait qu'il faudra l'empêcher de recommencer auprès d'autres femmes. Autre concession à la morale classique, c'est ici Michèle qui se dénonce à Anna comme étant la maitresse de son mari alors que, dans le livre, elle laisse Robert se venger en la dénonçant.

Les puissances infernales du monde originaire

Ces quelques éléments psychologiques qui attenuent légèrement le caractère inflexible de Michèle, Verhoeven les contrebalance toutefois par une puissante capacité à incarner plastiquement le terrible monde originaire duquel cherche à s'extraire Michèle. Plusieurs figurations du monde originaires sont présentées. C'est d'abord le plancher du viol sur lequel on revient trois fois et d'abord vu au travers des yeux du chat. C'est le monde démoniaque des jeux vidéo avec la tentacule dans la tête (souvenir de Starship troopers) et le sexe. C'est aussi la photographie de Michelle adolescente qui laisse apparaitre le grand feu du jardin où son père fit brûler les meubles et rideaux de la maison. Autres symptôme de la présence des mondes originaires, le jardin de Patrick et Rebecca où est disposée la crèche de la nativité (là où tout à commencé) et, bien évidemment, la descente dans la chaufferie du sous-sol éclairée d'un rouge infernal symbolique qui ne peut être en effet dû à "la combustion inversée" de la chaudière. Enfin dernier symptôme de ce monde de mort, le cimetière où sont enterrés ses parents et duquel Michèle sort avec Anna, toutes deux réconciliées, avec ce "Oh..." libérateur qui accompagne la demande de cohabitation.

symptômes des mondes originaires : le parquet du viol, la chaufferie de Patrick

Ce monde originaire, dont les séquences précédentes sont, selon la terminologie de Deleuze, des symptômes, cherche généralement à arracher des fétiches au monde dérivé : c'est ici l'intimité de Michelle, le corps de Michèle, rué de coups plaqué au sol ou contre le mur, son genou incisé et foulé mais aussi le bébé de Josie, enfant noir qui devrait être refusé à l'éducation de Vincent et qui pourtant trouvera sa place au sein du couple.

Un drame gai

Dans ce monde d'une extrême violence traumatique, Verhoeven ne se prive pas d'introduire de nombreuses scènes d'humour. Il y a l'inflexibilité cynique de Michèle qui rembarre tous les hommes un peu trop mous : Kurt et sa prétention au savoir trop technique, son mari, Richard qu'elle aime bien mais couvre de bombe lacrymogène et dont elle défonce le pare-chocs, son amant Robert ou bien Raph. Verhoeven ajoute aussi la perversion chrétienne de Rebecca qui laissait faire son mari; allusion non dénuée d'intentions perfides aux scandales sexuels de l'église catholique de la part de David Birke, le scénariste juif.

Au total, le film est donc un drame gai selon la formule par laquelle Jean Renoir qualifiait sa Règle du jeu. Verhoeven, qui dit s'en être inspiré, en emprunte une réplique célèbre "Le plus terrible dans ce monde, c'est que chacun à ses raisons" qu'il place dans la bouche du directeur de prison. On pourra aussi trouver une référence à Tristana et plus généralement à la boiterie caractéristique des perversions bunuelliennes dans la séquence de la descente à la chaufferie que l'on suit par la claudication de Michèle et sa béquille dans l'escalier. Inspiré par un livre français et une actrice française, Verhoeven est redevenu un grand cinéaste européen.

Jean-Luc Lacuve, le 28/05/2016

Voir : la vidéo de l'intervention de Paul Verhoeven au Café des images le 26/05/2016