Bande de filles

2014

Genre : Drame social

Festival de Cannes 2014, quinzaine des réalisateurs Avec : Karidja Touré (Marieme/Vic), Assa Sylla (Lady), Lindsay Karamoh (Adiatou), Mariétou Touré (Fily), Idrissa Diabaté (Ismaël), Cyril Mendy (Djibril). 1h52.

Marieme, 16 ans, se donne à cœur joie dans le football américain puis rentre avec les autres joueuses, de nuit, dans sa cité HLM de Bobigny. Chez elle, son frère ainé fait la loi et la surveille avec sa jeune sœur. Au collège, on ne lui propose qu'une orientation en CAP alors qu'elle voudrait faire comme tout le monde et aller en seconde.

C'est alors que Marieme rencontre trois jeunes filles noires de son âge, Lady, Adiatou, et Fily qui sont aussi survoltées qu'elle est réservée. Marieme décline l'invitation pour aller se balader aux Halles quand survient Ismaël et sa bande qui connaissent les filles. Peut-être dans l'espoir de revoir plus souvent Ismaël, Marieme accepte de suivre les trois filles dans les boutiques des Halles où elles affrontent avec ironie les vendeuses soupçonneuses. Elles jouent au minigolf. Dans le métro du retour, une bande rivale les insulte. La bande y répond avec virulence allant même jusqu'à montrer un couteau. Lady offre ce couteau à Marieme qui, le soir dans sa cuisine, se redresse de sa posture avachie sur son évier pour penser au conseil de Lady : s'affirmer.

C'est ainsi qu'elle n'hésite pas à racketter de 10 euros une jeune élève blanche apeurée. La bande a ainsi acquis la somme suffisante pour louer une chambre dans un hôtel de luxe et y passer une soirée entre filles, bonbons, pizzas, essayages de vêtements volés, maquillage et danse (Diamonds de Rihanna). Lady offre à Marieme un collier marqué du nom de Vic, son nouveau nom de guerre au sein de la bande.

Devant la cour du collège, la leader de la bande adverse défie Lady en combat singulier. Lady est bientôt défaite par son adversaire qui lui ôte sa veste qu'elle brandit comme un trophée. Lady à terre en sous-vêtements est humiliée et tente vainement d'éviter les smartphones qui transmettent sa défaite sur les réseaux.

Le retour à la cité est terrible car les garçons ne manquent pas d'ironiser sur ces filles qui se croyaient glorieuses. Pendant quelques temps Lady disparait et Vic semble assumer le rôle de leader pour le reste de la bande. Celle-ci rencontre une ancienne de la bande qui a maintenant un bébé. Comme lady n'arrive pas pour la revanche promise contre la fille adverse, Vic finit par avouer que c'est elle qui l'a provoquée. Vic est victorieuse de celle qui avait battu Lady et l'humilie encore davantage en coupant la bretelle de son soutien-gorge. La vidéo fait le tour des smartphones et c'est plein de respect que son frère l'accueille : il la laisse jouer à son jeu vidéo. Vic et Ismaël deviennent amants en se cachant de la cité.

Lors dune virée à la Défense pour un concours de danse, Vic remarque que sa jeune sœur suit le même chemin qu'elle, rackettant les plus faibles. Elle la réprimande et la ramène à la maison. Elle accompagne sa mère au travail qui veut faire d'elle une future femme de ménage mais interdit à son employeur de jamais la rappeller.

La bande se revoit de nouveau dans une chambre et Vic avoue qu'elle sait avoir vécu le meilleur de sa vie mais qu'elle a maintenant décidé de passer à autre chose. Un dealer lui propose en effet de revendre pour lui dans une autre banlieue. Vic, coiffée d'une perruque blonde s'y montre efficace et évite la prostitution. Elle reçoit Ismaël chez elle qui n'apprécie pas sa mue en garçon, les seins compressés dans des bandages. Elle revient vers lui. Il lui propose le mariage. Elle refuse. Cependant, lors d'une fête, son fournisseur et chef de réseau lui fait remarquer qu'il peut décider de son sort.

Vic voudrait dire au revoir à sa sœur pour un nouveau départ qu'elle sait inévitable. Mais à quoi bon. Elle pleure un peu hors cadre puis y rentre pour en sortir vers Paris, là-bas, au loin.

Récit d'une libération de la loi de banlieues, de l'initiation d'une adolescente qui résiste à la censure des  garçons, à l’impasse de l’école, aux métiers des parents, Bande de filles exalte de brefs moments de joie pour laisser au final son personnage tout seul, délesté de ses déterminants sociaux mais vide et désarmé.

La métamorphose de Marieme en garçon dans le dernier quart du film prolonge les interrogations de Naissance des pieuvres (2006) et Tomboy (2011), sur les déterminants sociaux qui pèsent sur le genre féminin. S'il est le genre le plus asservi à l'expression d'une singularité dans la société en général, il l'est plus encore dans l'univers des banlieues.

Cet asservissement appelle donc ici plus qu'ailleurs une intelligence des rapports humains, des ruses et des camouflages (singer l'oppression pour ne pas en être victime soi-même, dépasser la violence des autres...).  Il  permet aussi des libérations plus intenses dans une joie de danser et de se battre, de vivre sa jeunesse dans de brefs moments d'un monde réinvité, chaleureux et musical. Ce sont les séquences les plus fortes : le  football américain avec ses ralentis, répétitions, éclairages nocturnes, la danse sur fond bleuté, le travelling sur le parvis de la Défense, les combats,  le désir de la peau d'Ismaël, la sensualité des jeunes filles.

Isolant chacune des parties par de longs plans noirs, la structure du film est celle d'une série d'épisodes autonomes, une série d'esquives d'une possible voie à vivre et éprouver pour Marieme : la solution n'est pas dans l'école, n'est pas dans la bande, n'est pas dans la drogue. Marieme expérimente chaque univers puis s'en va. C'est ainsi presque un parcours archétypal qu'elle affronte sans rien perdre de ses aspirations intimes dans cet affrontement. Les séquences fonctionnent comme un dispositif tendu vers un moment mais qui ne semble pas durablement affectées par ce parcours. Marieme reste toujours libre d'affronter de nouveaux défis.

Jean-Luc Lacuve le 01/11/2014.