Ce jour-là
2002
Genre :Comédie burlesque

Avec : Bernard Giraudeau (Emil Pointpoirot), Elsa Zylberstein (Livia), Jean-Luc Bideau (Raufer), Christian Vadim (Ritter), Michel Piccoli (Harald), Jean-François Balmer (Treffle). 1h45

Juste après le dernier plan du générique deux surimpressions indiquent " un film helvète de Raoul Ruiz" puis "La Suisse dans un proche avenir. Dimanche 27 décembre".

Une jeune fille riche et simple d'esprit hérite de la fortune de sa mère décédée. Les membres de sa famille tentent alors de la faire assassiner pour récupérer l'héritage en question. Mais le tueur qu'ils vont engager, un fou libéré de l'asile, va tomber sous le charme de sa cible et ce sont les commanditaires qui se feront trucider un à un. Pendant ce temps, deux inspecteurs de police attendent...

 

Ruiz, abandonnant ses considérations philosophico-surréalistes parfois un peu lourdes retrouve l'énergie, l'humour, et l'inquiétante étrangeté qu'il sut autrefois si bien insuffler au sein de scénario de série B. Comédie burlesque, Ce jour-là passe aussi au travers de deux écueils du genre : accumuler les gags sans travailler un sujet et être incapable de produire du liant romanesque.

Le sujet est exposé dans les tous premiers plans du film. Des camions militaires passent en un cortège bruyant alors que, gracieusement, une feuille d'arbre tombe sur le journal qu'écrit Livia. Celle-ci, attentive aux deux minuscules trous de celle-là, note : "la feuille n'est plus toute jeune mais elle me regarde avec sympathie". Tout le film travaillera sur ce second degré de notations en opposant le monde capitaliste froid et meurtrier aux agissements poétiques et loufoques de Emil et Livia.

Les gags du film préservent toujours un premier degré de burlesque et un sens plus profond, plus inquiétant liés à l'appât du gain. Ainsi de l'épopée du "Sal sox". On ne comprend d'abord pas très bien cette rage qui saisit l'inspecteur de police lorsque au restaurant, on lui refuse le "Sal sox", prétendument interdit par le notable du coin. Devant son insistance toutes les petites bouteilles frappées de la marque "Sal sox" réapparaissent sur les tables des clients. On ne comprendra que plus tard, lorsqu'arrivera le notable pour déjeuner que celui-ci ne supporte plus cette marque de sauce car il l'avait offert en guise de cadeau de rupture à sa femme sans en soupçonner le potentiel commercial. Et les clients de reprendre en chœur toutes les vertus de cette sauce qui en font un de ces fameux "alicament", aliment et médicament" que les puissantes sociétés suisses de ces deux secteurs économiques veulent nous convaincre d'acheter. De même le meurtre de Roland perpétré par Emil est une course poursuite burlesque qui ferait presque oublier qu'un frère est venu tuer sa sœur pour préserver son héritage. Même les téléphones portables, accessoires de la modernité omniprésents comme les voitures, sont recyclés pour deux gags d'une grande beauté plastique : Treffle enjoignant sa mère à rentrer à la maison alors que celle-ci lui fait au revoir du bras en haut du champ, puis, tous les téléphones portables des morts, soigneusement rangés par Emil, se mettant çà sonner pour entonner une musique sur laquelle dansent Emil et Livia. Gag à répétition le kit pour diabétique que trimballe Emil : ce ne sont que morts que les sangs des assassins sont enfin normaux.

En contrepoint de ce monde brutal, la démarche placide des policiers suisses : le décalage étant probablement la seule manière de s'opposer au complot d'état.

Le travail de Ruiz sur le film de genre et son goût pour les acteurs typés rappellent quelques-uns uns des films de Mocky ou de Chabrol où, au sein du jeu de massacre, la fable poétique procure les moments d'émotion. On citera ainsi ici l'Ave Maria de Gounod, les réflexions enfantines d'Emil "Là j'y suis pour rien", la robe décorée des taches de sang et la référence à Blanche-neige avec les nains sortant de la forêt et la pomme dans le sac du tueur. Mais l'attention constante de Ruiz au cadrage, les subtils mouvements d'appareils font aussi penser à Godard. Le plan de l'avion passant au-dessus d'un arbre et interrompant un dialogue où l'on parle du père de Livia pour retrouver celui-ci, tel le diable de l'histoire, fait ainsi penser au plan de l'arrivée de l'ange dans Je vous salue Marie.