2014

Des voitures arrivent feux allumés dans la nuit sur un chemin de campagne près d'une maison délabrée. C’est la que vit Marinella, douze ans qui n'arrive pas à dormir et prétexte une envie de faire pipi, puis caca pour laisser la lumière allumer ce qui irrite sa sœur, Gelsomina, quinze ans. Arrive la mère qui, la porte des WC étant inexistante, constate l'angoisse de sa fille et propose de manger quelque chose avant que les deux sœurs plus petites proposent de faire des crêpes. La mère emmène Marinella et deux jeunes sœurs dormir avec elle, pendant que Gelsomina va réveiller son père, endormi devant la télévision. Celui-ci s'en va dormir dehors enjoignant à sa fille ainée de changer le seau devant la machine où le miel décante.

Au petit matin, le père est réveillé par les coups de fusils lointains des chasseurs arrivés dans la nuit. Il s'emporte contre ces hommes invisibles venant abimer son paysage paisible et silencieux. Puis c'est le départ pour les ruches. Marinella s'est cachée dans la paille pour éviter la corvée mais Gelsomina la découvre allaitant au biberon un chevreau. Elle l'emmène avec elle. La mère impose au père d'emmener aussi les petites, Luna et Caterina, dont elle ne peut s'occuper. Le père proteste et voudrait que Coco, venue s'installer dans la ferme, s'occupe des enfants. La mère fait grimper les deux fillettes à l'arrière du camion.

Le père aime bien travailler avec sa fille ainée et lorsque Marinella déclare qu'un trou dans son masque va laisser entrer les abeilles, il la laisse rejoindre ses deux jeunes sœurs. La récolte n'est pas très bonne car des abeilles sont parties d'une ruche. Gelsomina et son père ne tardent pas à découvrir l'essaim autour d'un arbre et lui font réintégrer la ruche. Ils regagnent la camionnette mais ont toutes les peines du monde à se faire ouvrir la porte par les deux espiègles gamines qui se sont enfermées. Pourtant après le travail, c'est la baignade en mer avec ses cris de joie. Un jeune homme vient pourtant demander à la petite troupe de crier moins fort. La préparation d'un jeu télévisé a lieu à proximité, c'est "Le pays des merveilles". Une grosse somme d'argent est promis au vainqueur: celui qui dans le pays saura le mieux venter ses produits du terroir. La présentatrice, Milly Catena, se montre très gentille avec les enfants. Sa beauté fascine Gelsomina qui rêve alors d'inscrire sa famille pour le jeu.

Wolfgang, le père, est moqué par les hommes du village moins pour ses choix de vivre en autarcie que pour avoir fait quatre filles. Ainsi accepte-il quand une de ses compatriotes, lui confie contre rétribution la garde d'un jeune délinquant de 15 ans qui ira en prison s'il ne profite pas de cette expatriation pour se comporter correctement. La mère hésite à accepter ce garçon parmi ses filles mais Wolfgang l'impose. Martin ne laisse pas indifférente Gelsomina qui, en revanche, voit avec amertume que son père préférer désormais la compagnie du garçon à la sienne. Ainsi un dimanche où elle est allée avec Coco et ses sœurs au marché inscrit-elle la famille en douce au jeu du Pays des merveilles.

Au retour du marché, ils apprennent que la famille est sous le coup d’un arrêté d’expulsion pour défaut de conformité de son laboratoire. Alors que le père et la mère sont partis pour la journée, les filles son chargé d'emmieller les ruches. Enervée par l'inaction de Martin, Gelsomina cri un peu trop sur sa sœur et Marinella voit sa main sérieusement coupée par la centrifugeuse.  A l'hôpital, Gelsomina se souvient que le seau n'a pas été vidé et que le miel risque de se répandre sur le carrelage. C'est bien ce qu'ils constatent au retour. Pire même, l'homme chargé de la sélection des produits du terroir est sur place et demande à voir le laboratoire. Pendant que Coco gagne du temps en lui proposant du café. Martin et Gelsomina lavent le laboratoire et l'inspection permet la sélection de la famille pour le jeu.

Quand le père et la mère sont de retour c'est le drame. Wolfgang a acheté la chameau qui le croit-il lui ramènera l'admiration et la complicité de sa fille. Mais celle-ci ne peut lui montrer qu'indifférence tant c'est la participation au concours qui l'intéresse. Le chameau se couche sans l'intention de se relever, Gelsomina en est triste pour son père.

Le jour du concours arrive. Le charcutier sur de lui gagne le concours car le père est incapable de briller devant les caméras. Martin et Gelsomina tentent le spectacle de l'abeille qui émeut un bref instant l'assistance avant que la vulgarité reprenne la place. Coco les entraine dehors et les embrasser tant son émotion est forte ce qui fat fuir Martin. Il ne rentre pas en bateau. Le lendemain, Gelsomina décide de fuir pour aller le cherche. Elle le trouve dans une grotte et les deux enfants dorment cote à cote, leur esprit agitant des ombres dans la caverne.

Gelsomina est de retour au petit matin Elle a apprit à siffler et le chameau se relève. Il a pourtant fallu partir la maison est déserte

Comme Pietro Marcello (La bocca del lupo, 2009), Michelangelo Frammartino (Le quattro volte, 2014), Alice Rohrwacher appartient à cette jeune garde du cinéma italien, capable d'extraire une poésie mystérieuse et sensible d'un fond documentaire social précis, très localisé, ici un coin d'Ombrie près d'Orvieto. Pas loin d'une dizaine de plans viennent ainsi par leur mystère défaire l'utopie paternelle, touchante mais sclérosante, pour affirmer la liberté de la jeune Gelsomina.

Un fond documentaire autobiographique

Alice Rohrwacher comme sa sœur, l'actrice Alba Rohrwacher (Palerme, Emma Dante), ont été élevées par un père violoniste hambourgeois, venu faire grincer le capitalisme en terre toscane, dans les années 1970 et une mère institutrice ombrienne, avec laquelle il s’installe non loin d’Orvieto pour y élever abeilles, chèvres, poules.

Les Merveilles reprend ce cadre biographique. L'action se situe ainsi autour de 1994-1997. On choisirait plus volontiers 1994 avec une Marinella, autoportrait d'Alice à douze ans et Gelsomina celui d'Alba à seize ans. La chanson préférée des deux sœurs est cependant datée, selon le générique de fin, de 1997 et est manifestement un souvenir autobiographique. D'abord interprétée a capella par Marinella dans la grange, elle exprime la complicité des deux sœurs. Elle fait ensuite honte à Gelsomina quand, devant Martin dont elle est amoureuse, Marinella s'apprête à la danser de nouveau alors que la radio la diffuse dans le laboratoire où les enfants sont occupés à démieller. Aucune date n'est précisée dans le film et notamment pas sur les affiches du concours du "Pays des merveilles". Seul le magnétoscope du paysan, aujourd'hui obsolète, marque le milieu des années 90, entre le reflux de la lutte pour des idéologies libertaires (dont Adrien se fait l'écho) et le règne de la télévision privée. Le jeu que regarde le père au début ressemble furieusement à notre désuet "Interville" et "Le pays des merveilles" est un divertissement populaire nettement moins vulgaire que ceux dont la télévision berlusconienne fera preuve.

Le père se sent en porte-à-faux avec les réglementations sanitaires de plus en plus strictes qui mettent en péril son idéal d'une vie familiale proche de la nature à la campagne. Les chasseurs du début surgissant dans le noir et réveillant la maisonnée sont ressentis comme une agression permanente ("Ils ont déjà tirés demande le père ?" à Gelsomino). Le réveil de Marinella  (la plus sensible de la famille) traduit l'angoisse familiale qu'elle calme sous prétexte d'aller aux toilettes. Angelica, la mère, tente de réconcilier tout le monde en proposant d'emmener les files dans son lit quand surgissent les petites, en quête de crêpes en pleine nuit.

Les deux petites, Caterina et Luna, sont systématiquement sources de scènes espiègles et légères. Plus jeunes, elles sont en adéquation avec l'idéal du père qui est dorénavant trop préoccupé pour s'en apercevoir. Les fillettes vont ainsi refuser d'ouvrir la porte de la voiture, font du bruit avec leurs mains sur les vitres pendant que les parents s'inquiètent, se couvrent de boue en sautant à pieds joints dans les flaques après l'orage et rappellent au père que les cadeaux ce n'est pas que pour Gelsomina, la préférée.

Celle-ci, et c'est le sujet du film, passe de l'enfance à l'adolescence avec  les émois amoureux et la révolte envers les valeurs parentales qui vont avec. L'accord père-fille se distend comme se distend la possibilité d'étendre à la société entière un mode de vie libre et proche de la nature. Gelsomina rêve d'une inscription au Pays des merveilles. A l'utopie de dormir à la belle étoile sur un lit devant la maison loin de la télévision domestique abrutissante, au chameau comme un ultime cadeau inutile pour retrouver l'accord de l'enfance, elle préfère la simple séduction des petits cadeaux, une broche en toc et une épingle à deux sous que lui offre gentiment Milly Catena comme un espoir d'ailleurs.

Un cinéma aussi discret que sophistiqué

La grâce de ce cinéma est d'insérer de façon presque invisible des plans aussi sophistiqués que chargés d'un sens tout à la fois profond et léger tout en proposant d'autres, gracieux ou mystérieux, qui les préparent.

Des l'abord, les chasseurs viennent envahir le domaine. Les phares des voitures, gros yeux de guêpes, semblent vouloir prendre la place de celles élevées au calme.

Le passage de l'enfance à l'adolescence c'est d'abord pour Gelsomina s'éloigner de l'idéal de son père, même si elle l'aime profondément, et se choisir un idéal, fut-il de circonstance, l'évasion permise par "Le pays des merveilles". Martin, dont elle est amoureuse, n'est qu'un adjuvant permettant cette transformation. Gelsomina reste encore dans le vert paradis des amours enfantines et la sexualité reste hors champ. Martin a probablement été traumatisé par une agression sexuelle car il ne supporte aucun contact physique et reste totalement muet durant le film. A la fin, Gelsomina prend sa main avec délicatesse et les deux enfants dorment, collés l'un contre l'autre, dans le ventre de la caverne. Seuls leurs esprit se libèrent dans ce magnifique panoramique qui les saisit, endormis, avant de s'élever vers le mur de la caverne où des ombres s'agitent, d'abord inquiétantes, avant de révéler  brièvement qu'il  s'agit des enfants qui jouent. La caméra redescend alors du mur et vient rechercher les enfants toujours endormis l'un contre l'autre. Il y a un montage invisible sur le noir lors de la redescente du mur vers les enfants. Il est bien entendu impossible qu'ils retrouvent leur position initiale, très calme d'enfants endormis, après s'être ébroués devant le mur de la caverne. Ce long panoramique en un seul plan magnifie l'union de l'esprit des enfants.

En rentrant de cette épreuve initiatique, c'est un nouveau plan complexe qui marque l'émancipation de Gelsomina. Après une courte explication où elle est regardée grandie en contre-plongée par sa famille et notamment son père, elle s'assoie sur le lit familial. Elle siffle comme le lui a appris Martin et la caméra panoramique alors gauche-droite vers le chameau qui, après un temps, se met enfin sur pattes. La caméra, dans le même plan, panoramique alors droite-gauche pour revenir vers le lit. Celui-ci  n'est dorénavant qu'un sommier de fer alors que la maison derrière semble désertée depuis longtemps. Ce plan de départ est réconcilié mais tranchant : la malédiction du cadeau inutilement somptuaire du chameau auparavant prostré est levé. L'unité du plan, obtenu là aussi par collure, rend le départ plus irrémédiable que ne l'auraient fait une succession de plans. Le dernier plan du film, un rideau entre deux portes de la maison qu'agite le vent, vient appuyer simplement l'abandon de la maison pour d'autres horizons.

Les basculements, transitions, rêves d'ailleurs sont aussi furtivement évoqués par la courte séquence de la baignade dans le lac sans le père puis par l'inquiétude d'Angelica devant  l'œil gonflé par la piqure d'abeille de sa fille. Est ainsi annoncé le souhait d'en finir avec l'utopie d'un autre âge d'un père et d'un mari pourtant doublement aimé. Lorsque Gelsomina vient voir ses parents dans le noir, c'est peut être pour leur parler encore du concours. Cependant le "il m'est arrivé quelque chose" ce sont plus vraisemblablement ses règles de jeune fille, thème déjà traité par la réalisatrice dans son précédent film, Corpo celeste (2011).

Notable aussi, le calme et le simple sifflement du spectacle des abeilles sortant de la bouche pour courir sur le visage de Gelsomina. La télévision pré-berlusconienne n'est pas la cible de la réalisatrice. Le lapsus de Milly Catena "des Etrusques vivant comme dans la préhistoire" vise à les laisser hors du temps et de l'histoire pour lesquels ils ne sont pas faits. La télévision avec son assurance, ses spectacles bruyants et stéréotypés, son vainqueur trop sûr de lui contraste avec le surgissement d'une sensibilité enfantine. Cette complicité des deux enfants face aux taches adulte avait aussi donné lieu à la belle séquence de la mare de miel nettoyée en silence par Gelsomina et Martin.

Les merveilles, à l'image du spectacle des enfants devenant doucement des adolescents, est aussi poétique que discret et méritait bien un Grand Prix, seconde distinction, juste derrière la palme d'or, au Festival de Cannes 2014.

Jean-Luc Lacuve le 18/02/2015 après la séance de ciné-club.

 

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Cannes 2014 : Grand Prix du Jury Avec : Maria Alexandra Lungu (Gelsomina), Sam Louwyck (Wolfagng, le père), Alba Rohrwacher (Angelica, la mère), Sabine Timoteo (Coco), Agnese Graziani (Marinella), Luis Huilca Logroño (Martin), Eva Morrow (Caterina), Maris Stella Morrow (Luna), Monica Bellucci (Milly Catena). 1h50.
Les merveilles
Genre : Drame de l'enfance