Bella e perduta

2015

Avec : Tommaso Cestrone (Tommaso, berger et gardien du palais abandonné), Sergio Vitolo (Polichinelle), Gesuino Pittalis (Gesuino), Elio Germano (la voix de Sarchiapone, le buffle). 1h27.

Un abattoir napolitain ; des pas lourds, ceux d'une bête qui avance, résonnent dans un couloir. Dans une curieuse chambre, des Polichinelles tout de blanc vêtus et dont les visages sont recouverts d'un masque noir au nez crochus jouent, aux cartes et mangent de grands haricots de couleur verte. Un autre homme masqué vient chercher l'un des polichinelles. Nous sommes dans les entrailles du Vésuve où l'administration des polichinelles enregistre les désirs des morts. Le polichinelle convoqué demande à ce qu'on accorde le droit de parole à Sarchiapone afin qu'il raconte son histoire. L'autorité, qui consultait l'histoire de l'ange de Carditello, lui donne son accord

Dans un camion à bestiaux, Sarchiapone, le vieux buffle, se plaint : cette terre sur laquelle il est né aurait pu être si belle si les hommes qui  condamnent les animaux à une vie misérable n'avaient pas été là. Le seul toit qu'il ait jamais eu fut le ventre de sa mère. A peine né, bufflon, est tiré par une corde attachée au cou de la ferme où par son propriétaire. Comme Sarchiapone refuse d'avancer, son propriétaire lui attache les pieds.

Tommaso Cestrone, simple berger des environs de Naples, veille sur un palais abandonné, celui de la famille des Bourbon, le Carditello, joyau de l’architecture baroque tombant en ruine du fait de l’impéritie et de la corruption des autorités locales et nationales. Le Carditello est en proie aux pillages et réduit à l’état de décharge par la camorra. Tommaso raconte qu'il a déjà subit les intimidations de la Camorra qui ont brulé sa caravane et crevé les pneus de sa voiture. Scandalisé par l'abandon du palais, Tommaso, laisse son fils s'occuper de ses moutons après 18 heures et consacre alors une énergie de tous les instants à entretenir les lieux, ramasser les détritus et à le protéger des entrées de la Camorra. Celle-ci est parfois soutenue par la population mais des manifestations ont aussi lieu en ville pour la combattre.

Tommaso repère le jeune bufflon aux pates attachées et le libère; l'emmène avec lui; déclare à la police l'avoir trouvé; va lui chercher du lait dans une ferme et en prend soin. Sarchiapone est heureux d'avoir un tel maitre mais, en décembre 2014, la nuit de Noël, Tommaso meurt.

Polichinelle émerge alors des profondeurs du Vésuve et s'en va voir l'ange du Carditello. Mais c'est le gardien qu'il y trouve puisque la palais a enfin été racheté par l'état. Le gardien lui confie Sarchiapone qui va être abattu. Il n'est pas rentable d'engraisser un jeune bufflon pour sa seule viande; seules les femelles, qui donnent du lait en plus, sont rentables. Les vieux buffles servent parfois, quand ils sont lâchés dans les rues, à des joutes populaires.

Polichinelle se rend sur la tombe de l'ange pour écouter sa dernière volonté : prendre soin d’un jeune buffle et le conduire loin d'ici. Polichinelle et Sarchiapone voyagent ensemble à travers les paysages de la campagne Italienne où champs et arbres exaltent magnifiquement la pluie qui tombe sur eux. Sarchiapone voudrait que Polichinelle emmène aussi deux autres bufflons abandonnés mais Polichinelle n'en a pas les moyens. Sur son chemin, Polichinelle rencontre deux paysans Theresa et son compagnon, qui prennent soin de lui et lui lavent son linge. En partant, il laisse une pièce d'or dans l'étable. Polichinelle et Sarchiapone atteignent enfin leur but : le bufflon est laissé à la garde du berger-poète, Gesuino, qui vit dans une grotte

Gesuino ne comprend pas l'attachement de Polichinelle au bufflon et en laisse la garde à un vacher. Polichinelle, devant l'arbre de la mort, décide de renoncer à son rôle d'esclave des dieux et retire son masque. Désormais il sera paysan. Il voudrait reprendre le bufflon mais celui-ci ne lui parle plus et, de dépit, il l'abandonne à son sort.

Sarchiapone est devenu un buffle imposant. Il est conduit dans le camion qui le dirigera vers l'abattoir

Polichinelle, délivré de sa mission d'esclave de dieux élève des buflles. Dans l'herbe, entouré de ses bêtes, il se réjouit du soleil généreux de la nature. 

Le film, road-movie dans la campagne italienne, est composé de différents types d'images : surexposition et accéléré léger pour la vision de Sarchiapone, extraits documentaire (manifestations contre la Camorra, fête populaire avec lâcher de buffle), fresques romaines dans des maisons enfouies sous terres, grottes servant de refuge au berger-poète).

Fragmentés, épars, l'homme, les animaux et la nature seront réconciliés par la fragilité des mythes et des œuvres d'art. C'est cette fragilité toute humaine qui permet cette communication au bout du chemin. Tommaso, enclave du palais, quitte cette terre quand l'état reprend enfin les choses en main. Avant de devenir le personnage masqué de la Commedia dell’Arte, Polichinelle, chez les étrusques, est un demi-dieu qui écoute les morts parler avec les vivants, portant des messages de la vie après la mort. Ici, créature féérique sortie des entrailles de la terre, Polichinelle  renonce à son rôle d'esclave des dieux pour une existence en harmonie avec la nature. Sarchiapone accepte son destin tout en rêvant d'une terre débarrassée des hommes.

Jean-Luc Lacuve le 12/06/2016