Inland Empire
2006

La porte d'une chambre hôtel en noir et blanc. Un homme demande les clés à la femme, leurs visages resteront floutés. La femme, selon les désirs de l'homme, se déshabille comme le ferait une putain. Ils disparaissent. L'aiguille grossie d'un tourne-disque suit des sillons qui égrènent une chanson qui connut un grand succès.

Une femme dans une chambre d'hôtel pleure. Dans une drôle de pièce aux murs verts et à la moquette saumon, des personnages au corps humain et à la tête de lapin aux grandes oreilles discutent. Ils sont dans la télévision que regarde la jeune femme brune qui pleure. La femme-lapin interpelle l'un des hommes afin qu'il révèle un secret. L'homme-lapin entre dans une seconde pièce plus grande, plus riche. Le salon de carton pâte devient réel. L'homme-lapin devenu réel souhaite trouver un "moyen de sortir".

La femme regarde la télévision. On y voit maintenant une femme assez âgée, hallucinée qui rentre dans une riche maison bourgeoise. Elle interpelle la jeune maîtresse de maison qui se révèle être une actrice de télévision assez célèbre. La vieille femme prédit à l'actrice qu'elle obtiendra le rôle qu'elle attend mais que dans le scénario il sera question d'infidélité et que cela se terminera par un putain de carnage. Son mari apparaît en haut de l'escalier. Nikki demande à la femme de partir. Celle-ci obtempère non sans avoir déclaré qu'il est pratique d'être amnésique comme elle car, comme cela, on peut oublier que l'on a des factures à régler. Elle prédit aussi à la jeune femme qu'elle se trouvera le lendemain sur le canapé d'en face.

Effectivement le lendemain, dans le canapé d'en face, l'agent de Nikki lui apprend qu'elle a obtenu le rôle. La voici à Hollywood pour interpréter Les Lendemains Bleus. Le metteur en scène prétend, qu'ensemble, ils vont faire un truc. Dans l'émission de promotion télévisuelle, la présentatrice insinue qu'une intrigue amoureuse est en train de naître entre Nikki et Devon. Celle-ci, interrogée, déclare vouloir rester professionnelle pendant que Devon ricane.

Au studio, le lendemain matin pour la première répétition, Nikki pleure en lisant son texte. Un problème interrompt brutalement la répétition : quelqu'un se promène dans le studio. Kingsley Stewart, le metteur en scène, obsédé semble-t-il par l'importance des informations, apprend à Nikki et Devon que le film est un remake d'un film polonais jamais fini car les deux acteurs principaux décédèrent sur le tournage.

Plus tard, Nikki interroge Billy sur sa façon de la draguer. Mais ce n'était qu'une prise de cinéma. Plus tard encore, Billy insiste pour que Nikki, au lieu d'aller à la gym, reste pour prendre un verre. Ce n'était encore qu'une prise de cinéma. La jeune femme brune de la télévision pleure. Le mari de Nikki prévient Devon qu'il considère comme absolus et sacrés les liens du mariage et qu'il est prêt à punir et à faire punir quiconque briserait les vœux prononcés par sa femme. La menace envers Devon est claire : s'il refuse de comprendre que Nikki n'est pas libre, il doit s'apprêter à souffrir grandement des conséquences.

Sur le plateau, le réalisateur a du mal à descendre le projecteur de la soixantaine de centimètres nécessaires. A cote, Nikki accepte de suivre Devon au restaurant …puis dans une chambre d'hôtel où, cachés sous l'édredon, ils font l'amour. Un étrange visiteur les surveille. Dans une scène de cinéma presque réelle, Nikki hurle "je crois que mon mari sait tout. Toujours sous l'édredon, Devon rit d'un rire sardonique et Nikki se souvent que tout a déraillé aujourd'hui alors qu'elle était allée sur la place du marché. Dans la rue où était garée sa voiture une drôle de plaque métallique avec un graffiti avait attiré son regard

Elle avait pénétré dans un couloir et s'était retrouvée derrière le décor du film au moment où Devon, elle, Freddie et le metteur en scène avaient entendu du bruit. Devon se déplace à sa rencontre. Elle fuit et se retrouve face à la porte de la maison qui s'ouvre alors cette fois et ressemble assez vaguement à la maison des lapins avec ses canapés et son ton rose-saumon.. Un flash de lumière : Nikki appelle Billy. Elle hurle. De l'autre coté de la fenêtre, il ne semble pas l'entendre. Nikki qui n'est plus elle-même ni Susan mais une polonaise, peut-être l'actrice du film initial. Elle discute avec ses amies de nichons et de fesses. Flash : elle se fait tabasser. Elle monte un couloir et se retrouve chez un gros détective auquel elle raconte son histoire. Elle vivait avec un homme qui fit un jour un barbecue pour des gens du cirque qui l'emmenèrent au loin. Cet homme était violent, la battait, surtout qu'elle s'était habituée à faire des passes pour se faire payer des coups. L'homme avec qui elle vivait avait un revolver. Ses relations aux hommes ont toujours été compliquées. Elle battit jadis presque à mort celui qui voulait la violer. Aux souvenir de la Polonaise s'entremêlent le film polonais d'une vengeance d'une femme sur une autre.

Un jour, une voisine vient dire à Nikki-la polonaise qu'il faut payer une facture. Nikki-polonaise se sent poursuivie menacée. Elle a ramassé un tournevis par terre par peur d'un homme surgit derrière un arbre. Alors qu'elle est entourée de ses amies prostituées, elle voit surgir l'inconnue au tournevis qui le lui vole, se retourne et lui enfonce violemment dans le ventre. Nikki se traîne jusqu'à la grille d'un magasin où discutent deux jeunes enfants, un noir et une asiatique sans domiciles. Elle meurt devant eux.

"Couper" s'écrit le metteur en scène qui félicite Nikki pour son personnage de Sue. Nikki erre comme une zombie, voit les rushes du film dans une salle de cinéma. Sur une porte, le même graffiti que celui qui déclencha son entrée dans le monde parallèle, plus clair peut-être : Axxon lit-on presque. Surgit le fantôme qu'elle essaie d'abattre, il se décompose finalement. Nikki apparaît dans l'écran de télévision. Elle erre de couloir en couloir pour atteindre une pièce ou se trouve la jeune femme brune qui pleure devant la télévision. Elle pleure, s'approche d'elle, elles s'embrassent. Nikki disparaît. La jeune femme brune court de couloir en couloir. Son mari, vient de rentrer avec son fils, elle l'embrasse.

Une jeune femme avec un singe. Des jeunes femmes entrent et dansent. La première voisine est là ainsi que Laura Elena Harring, Nastassja Kinski ; générique de fin ; les jeunes femmes dansent en claquant des doigts.

 

De Mulholland drive, Lynch garde l'amorce mystérieuse d'une situation réelle avant de basculer dans des espaces dont on ignore longtemps la nature avant de revenir à la situation réelle. La structure réalité-rêve-réalité, reste donc la même que dans son précèdent film.

Lynch ne garde toutefois dans Inland Empire que deux toutes petites parties dans le réel en y revenant in extremis à la fin dans la séquence du retour du mari à peine plus longue que la séquence d'amorce en noir et blanc.

Nous pensons en effet que, si l'on exclut le début en noir et blanc, les flashs du regard de la brune devant son poste et le retour final du mari avec son fils, toutes les séquences relèvent de l'imaginaire d'une spectatrice de télévision torturée par ses remords d'adultère et qui attend le retour de son mari. Inland Empire est bien en ce sens un empire intérieur.

Par conséquent, Nikki n'est qu'un personnage fictif... comme tous ceux qui gravitent autour d'elle, fantômes déformés d'un imaginaire télévisuel. Par conséquent aussi, le film relève moins du domaine du fantastique comme Lost Highway que du film noir comme Mulholland drive où le personnage n'est confronté qu'à lui-même. Le Faust de Lost Highway n'est plus qu'une spectatrice de télévision et le diable s'est métamorphosé en actrice de télévision. C'est probablement ce dont rend compte aussi le tournage en numérique.

 

Le rêve sauvé par les pulsions naturalistes

Un film ou toute l'histoire ramène si peu à un enjeu réel pour le personnage se heurte à l'écueil du jeu gratuit et un peu vain : puisque rien n'est réel, tout est possible et l'on finit par se désintéresser d'une histoire où le metteur en scène peut nous mener perpétuellement en bateau. L'identification au personnage devient impossible. Ni Cronenberg dans ExistenZ ni plus récemment Kon dans Paprika n'avaient totalement réussit à éviter ce piège.

Le naturalisme de Lynch lui offre des ressources dans lesquelles Cronenberg l'expressionniste ne pouvaient puiser. Chez ce dernier, l'affrontement du vrai et du faux se joue dans le plan. L'imaginaire du joueur déforme le réel qui se plie alors à sa volonté et à ses possibilités dans un pur contrepoint narratif émaillé de retour plus ou moins fictifs au réel.

Dans Inland Empire, Lynch complexifie à loisir l'intrigue de son héroïne fictive : film dans le film (Nikki joue Sue), film sous le film (Le film est un remake d'un film polonais) et jeux d'échos entre deux générations d'acteurs (les héros du film polonais moururent pour avoir commis un adultère, adultère qui se reproduit ici). Plus personne ne maîtrise le récit et certainement pas la spectatrice réelle qui tout comme le spectateur essaie de reconstituer la machine folle d'un puzzle narratif qui absorbe toutes ses (toutes nos) forces conscientes.

Ce jeu intellectuellement stimulant qui joue tout à la fois de la mise en abîme, du palimpseste et de l'écho n'est toutefois que la trame contrapuntique d'une musique bien plus complexe et émouvante où ce sont surtout les harmoniques de la pulsion qui suscitent l'émotion.

Les harmoniques de la pulsion au service de l'émotion

Sous le personnage de Nikki et ses doubles, ce sont en effet les sentiments de la jeune femme brune de la télévision qui interviennent. Ils vont casser la trame narrative par l'intrusion de la pulsion : la terreur du châtiment après l'adultère, la violence probable du mari, la sensualité du premier baiser, l'excès des larmes, la pauvreté, l'énergie de la jeunesse matérialisée par le claquement de doigt. Tout cela brise l'édifice factice de la pauvre metteur en scène qu'est la spectatrice de télévision.

Les sentiments de la brune n'interviennent que très peu pour modifier l'histoire. Elle s'incarne probablement un peu en la Linda qui tue Sue ou se comporte en femme modèle et hystérique de Billy qui gifle Nikki. Ses sentiments agissent surtout comme des pulsions violentes et incontrôlées qui permettent les moments les plus humoristiques mais surtout lyriques du film.

Dans le registre de l'humour on rangera probablement les séquences où ses problèmes d'argent contaminent Freddie qui se met soudain à taper tout le monde. Sa probable satieté de télévision la conduit aussi sans doute à sortir Nikki des programmes de télévision pour se constituer en actrice hollywoodienne, un peu comme le lapin (programmes pour enfant) essayait de trouver " un moyen d 'en sortir". Le lapin devient humain et l'actrice se trouve projetée sur la colline d'Hollywood.

Si les pulsions de Linda s'incarnent dans Nikki et ses doubles, Lynch en prend aussi une part à son compte : les obsessions de l'oeuvre remontent dans ce film ci sous la forme habituelle des téléphones qui raccordent entre les espaces, des rideaux rouges ou des lampes oranges. L'inquiétante étrangeté déborde des plans de ce film-ci pour trouver sa source dans des domaines que nous ignorerons toujours. Que peut-bien par exemple signifier ce mystérieux double graffiti, l'étrange "Axxon" !!??

J.-L. L. le 23/01/2007

Genre : Film noir
Avec : Laura Dern (Nikki Grace/Susan Blue), Justin Theroux (Devon Berk/Billy Side), Jeremy Irons (Kingsley Stewart), Harry Dean Stanton (Freddie Howard), Karolina Gruszka (la fille devant la télévision), Peter J. Lucas (Piotrek Krol), Jan Hencz (Janek), Grace Zabriskie (la voisine de Inland empire), Bellina Logan (Linda, meurtrière au tournevis), Mary Steenburgen (La voisine polonaise), Robert Charles Hunter (le détective Hutchinson). 2h52.

La lecture de ce qui suit, résumé de l'histoire et analyse, vous est fortement déconseillée si vous n'avez pas vu le film. En revanche, merci à tous ceux qui voudront bien compléter ou contredire notre interprétation qui n'est qu'une première proposition avant nouvelle vision.

Thème : Hollywood