2001, l'odyssée de l'espace
1968

1- L'aube de l'humanité. Un groupe de singes végétariens, menacés par des voisins carnivores et luttant pour la possession d'un point d'eau, découvre en se réveillant un monolithe noir mystérieux. L'un d'eux apprend alors à se servir d'un os comme arme et tue pour se procurer de la viande.

2- Quatre millions d'années plus tard, en 2001, un savant américain, le Dr Heywood Floyd, va sur la lune pour enquêter sur la présence d'un monolithe noir qui émet des signaux vers Jupiter.

3- Mission Jupiter. Dix huit mois plus tard. Un vaisseau spatial, le Discovery, va vers Jupiter pour un voyage de neuf mois. A bord se trouvent David Bowman et Frank Poole, trois autres cosmonautes en hibernation et l'ordinateur HAL 9000 qui contrôle l'astronef. HAL annonce une panne d'une antenne extérieure. Poole sort pour la réparer, découvre que l'information est fausse, mais HAL coupe son lien avec le vaisseau, l'abandonne dans l'espace et met fin aux fonctions vitales des trois cosmonautes en hibernation. Bowman, parti sauver son ami, revient dans le Discovery pour lobotomiser HAL.

4- Jupiter et au-delà de l'infini. Bowman continue son vol, rencontre le monolithe près de Jupiter. Il entre dans un nouvel espace-temps, traverse une succession de paysages et de couleurs. Il se retrouve dans une chambre du XVIIIème siècle, se voit vieillir progressivement, est à nouveau confronté au monolithe noir et renaît, fœtus astral, flottant au-dessus de la terre.

Pour Michel Ciment : L'utilisation par Kubrick des premières mesures de Ainsi parlait Zarathoustra nous renseigne sur ses intentions profondes. Kubrick se réapproprie le poème symphonique de Richard Strauss en même temps que la vision nietzschéenne. 2001 propose la même progression que chez Nietzsche : le passage du singe à l'homme, puis celui de l'homme au surhomme :

"-Qu'est le singe pour l'homme ?
- Une dérision ou une honte douloureuse.
- Et ce que doit être l'homme pour le surhomme ?
- Une dérision ou une honte douloureuse".

Le titre qui précède la première partie du film "L'aube de l'humanité" peut valoir pour l'œuvre entière. Le fœtus qui apparaît à la fin et forme comme un deuxième globe face à la terre, ce nouvel être au seuil d'une aube nouvelle, est l'expression d'un éternel retour, d'un commencement à chaque fois différent.

Cette quête métaphysique est accomplie par le seul David Bowman après la mort de son ami Frank Poole et des trois savants en hibernation. Or nous ne savons rien de David. Si nous avons vu à la télévision la petite fille du Dr Floyd, si nous connaissons les parents de Poole, nous ignorons tout de Bowman, de ses goûts, de son passé. C'est l'homme abstrait, l'homme tel que l'a vu Nietzsche comme pont et non comme but, comme une corde tendue entre la bête et le surhumain, une corde sur l'abîme.

Le thème de Richard Strauss est connu comme celui de l'énigme de l'Univers et est introduit par une ligne ascendante de trois notes do-sol-do, nombre trois que l'on retrouve dans la présence de trois sphères après le générique : la lune, la terre et le soleil, nombre magique qui est aussi celui des dimensions connues et qui se trouve enfin aboli dans le passage à la quatrième dimension que le monolithe annonçait en apparaissant entre les trois globes.

Le monolithe noir est d'abord apparu comme un signe d'espoir au premier moment décisif de l'évolution humaine : le singe s'en approche avec respect, puis découvre peu après l'usage de l'os comme arme, premier pas d'une domination technique du monde. Cet os lancé en l'air par le singe devenu homme se transforme, à l'autre bout de la civilisation, dans une ellipse brutale et magnifique, en vaisseau spatial se dirigeant vers la lune.

La dalle mystérieuse réapparaît sur la lune, émettant des signaux étranges vers Jupiter, lorsque l'homme est à nouveau menacé par un autre groupe : celui des machines. La musique mélancolique du "Beau Danube bleu", et celle de Khatchatourian qui accompagne l'existence monotone, vide des cosmonautes à l'intérieur du Discovery semblent indiquer que le monde de 2001 est prêt à mourir. Il est prêt à se laisser dominer par des machines à la voix douce et enjôleuse mais prêtes au crime. HAL (trois lettres qui précèdent respectivement I. B. M.) dernier né d'une série de machines, en proie à l'angoisse et à la peur de mourir, se révolte contre sa mission, puis se venge de ceux qui se méfient de lui, en sombrant dans une folie criminelle. La mort de HAL, cette lobotomie accomplie par Bowman (littéralement : "l'archer" comme Ulysse avec l'ordinateur-cyclope qu'il vainc par la ruse) sur les circuits pensants est l'une des séquences les plus poignantes de l'œuvre de Kubrick avec les paroles suppliantes : "J'ai peur Dave. Mon cerveau se vide. Je le sens se vider. Ma mémoire s'en va, j'en suis certain" puis la chanson mélancolique de sa jeunesse "Daisy donne-moi la main, je suis fou de toi" et la voix qui s'éteint lentement dans un râle interminable. Par un dosage précis, Kubrick interdit à l'humour sous-jacent de détruire l'émotion qui entoure l'agonie de l'ordinateur paranoïaque. Hal est paradoxalement le seul vrai personnage du film et d'une certaine manière le plus proche de nous...et du cinéaste qui en a fait, comme lui, un bon joueur d'échec et l'héritier de son inquiétude.

C'est dans le ciel de Jupiter qu'apparaît la dalle pour la troisième fois, avant la plongée de Bowman "au-delà de l'infini". L'homme dépasse le stade animal par le moyen de la technologie (de l'os aux vaisseaux spatiaux en passant par les ordinateurs), il atteint le stade du surhomme en se délivrant de cette même technologie. L'oratorio de Gyorgy Ligeti qui sert de leitmotiv musical à la présence du monolithe rejoint l'idée d'Arthur Clarke que toute technologie suffisamment avancée est inséparable de la magie et d'un certain irrationnel. Cet accompagnement de chœurs nous introduit au seuil de l'inconnu. Le décor Luis XVI de la chambre de Bowman est, selon une hypothèse de Arthur Clark, un élément qui tend à rassurer Bowman, mis en observation par les extraterrestres et qui pourrait être tiré de sa mémoire et qui est écho du goût de Kubrick pour le XVIIIe siècle (portrait à la Gainsborough derrière lequel meurt Quilty criblé de balle dans Lolita, le château des Sentiers de la gloire dont le luxe civilisé offre un étonnant contraste avec les boucheries de la guerre de tranchée, au casino abandonné et à la fresque pastorale devant laquelle la bande d'Alex se livre à un combat sauvage avec celle de Billy boy dans Orange Mécanique et, bien sûr, avec Barry Lyndon)

C'est enfin dans une autre dimension du temps et de l'espace que le monolithe se dresse à nouveau, tandis qu'un vieillard pointe son doigt vers lui, geste qui prélude à la naissance d'un autre homme. La conclusion peut s'interpréter selon un schéma oedipien optimiste ; le monolithe ne serait plus seulement le symbole de Dieu, mais de l'autorité en général donc du père que l'enfant rêve d'assassiner pour prendre sa place. Le vieil homme meurt et le fœtus astral lui succède. Mais, plus sûrement, le monolithe - qu'il soit une image de Dieu, des extraterrestres ou d'une force cosmique- est une nouvelle manifestation du déterminisme qui tend à gouverner la vision du monde de Kubrick. Depuis l'aube de l'humanité, le singe puis l'homme, sont des serviteurs passifs. Ils représentent une autorité supérieure qui les manipule.

La force de 2001 est de confronter notre civilisation à une autre en préservant le mystère de cette rencontre. La structure en quatre parties est rigoureusement mise en œuvre. Quatre apparitions du monolithe, quatre héros (singe, savant, ordinateur, foetus) mais surtout les mêmes leitmotive qui assurent la continuité de l'évolution humaine, la permanence sous les variations de la civilisation :

 

Bibliographie indispensable : Kubrick de Michel Ciment, Calman-Levy, 1980

 

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Genres : Science fiction , Drame épique
Voir : Photogrammes
jeu des paires
thème musical
(2001: A Space Odyssey). Avec : Keir Dullea (David 'Dave' Bowman), Gary Lockwood (Frank Poole), William Sylvester (Heywood Floyd), Margaret Tyzack (Elena), Robert Beatty (Docteur Halvorsen), Leonard Rossiter (Smyslov), Sean Sullivan (Michaels). 2h20.