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"En cette
année 2046, la terre est prise dans un immense réseau ferré
et un mystérieux train part régulièrement vers 2046.
Le voyageur en partance pour 2046 n'a qu'une idée en tête : retrouver
ses souvenirs perdus. Car on dit que rien ne change jamais à 2046.
Mais on ne peut pas en être certain car nul n'en est jamais revenu ;
sauf moi.
Le voyageur qui tente de revenir de 2046, n'a pas toujours la tâche facile. L'un s'en va sans mal quand l'autre met un temps infini à y parvenir. Combien de temps ai-je passé dans ce train ? La solitude me pèse.
Le futur patron de l'hôtel lui déclare alors : "Si je ne me trompe, beaucoup sont partis pour 2046 mais vous êtes le premier à vouloir en revenir. Pour quelle raison avez-vous décidé de quitter 2046 ?"
"Quand on me demande pourquoi j'ai quitté 2046, je reste vague, je ne donne jamais la même réponse. Autrefois, quand on avait un secret que l'on ne voulait confier à personne, on allait dans la montagne creuser un trou dans le creux d'un arbre pour y chuchoter son secret. Puis on rebouchait le trou avec de la terre alors le secret était bien gardé pour l'éternité. J'ai aimé autrefois mais elle m'a quitté. Je suis parti pour 2046 dans l'espoir qu'elle m'y attende là-bas. Je ne l'y ai pas trouvée. Je ne peux m'empêcher de me demander si elle m'a jamais aimé. Question vaine peut-être : sa réponse est un secret que nul n'apprendra sans doute jamais."
1966, Singapour, en haut d'un escalier, Chow Mo-wan demande à Su Li-zhen de partir avec lui à Hong Kong. Elle acceptera s'il la bat au jeu : il tire un roi, elle un as.
Il part seul pour Hong Kong où il arrive juste avant les émeutes. Le 24 décembre, il retrouve Lulu, l'une de ses maîtresses qu'il a connue à Singapour deux ans plus tôt et qui ne le reconnaît pas. Il lui rappelle la tragique histoire de son amant inconnu des philippines qui mourut et la laissa seul à jamais. Lulu ayant trop bu, il la raccompagne dans la chambre de son hôtel, la 2046. En apercevant ce numéro familier, il se remémore que s'il n'avait pas rencontré Lulu ce soir là, jamais, il n'aurait écrit son roman 2046.
Trois jours après, alors qu'il vient rendre la clé de la chambre de Lulu, il apprend qu'elle est morte la veille, assassinée par son amant du dancing. Il décide de rester dans cet hôtel, et, en attendant que la chambre soit refaite, loue la chambre 2047.
Chow Mo-wan est le témoin des amours de Wang Jing-wen, la fille du patron de l'hôtel et d'un japonais. Il les aide à échanger des lettres, mais l'histoire se termine mal et Wang Jing-wen est hospitalisée. Chow écrit 2046 qui connaît un certain succès.
C'est Bai Ling, une jeune femme aux murs très libres qui loue la chambre 2046. Il lui offre des bas de soie rose. Il devient son compagnon de bar le jour de Noël 1967. Elle devient son amie même si elle le trahit lors d'un pari pour le paiement d'un banquet. L'amour naît, s'installe puis finit pour Chow Mo-wan.
Chow Mo-wan tombe alors amoureux de Wang Jing-wen, elle l'aide dans son roman, 2047. Il passe Noël 68 avec elle et l'incite à téléphoner à son amant au japon. Une fois qu'il l'a perdue, il se remémore l'histoire d'amour avec l'androïde aux émotions différées de son roman.
En juin 70, Bai Ling revient lui demander de l'aider à trouver un travail d'hôtesse à Singapour. Il accepte mais refuse de l'aimer à nouveau. Lorsqu'elle lui avoue l'avoir attendue le soir de Noël 1969, il se souvient l'avoir passé à Singapour.
Chow, pour Noël 1968, était revenu à Singapour mais n'avait pas retrouvé Su Li-zhen. Il raconte comment, en 1963, elle l'a aidé à refaire sa dette de jeu lorsqu'il était désespéré d'avoir perdu son grand amour qui s'appelait aussi Su Li-zhen. Il repart seul.
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Du
mélo au manga ; du ralenti à l'animation 3D en passant par le
documentaire ; du bel canto à la rumba ; de Li Gong à Faye Wong
en passant par Ziyi Zhang et Carina Lau ; de 1966 à 2046 : autant de
matière, de femmes idéales et de strates du temps pour un seul
thème : la lancinante conviction d'un quadragénaire d'être
passé à côté de l'amour de sa vie. On peut perdre
l'âme sœur si on la rencontre trop tôt (la première Su Li-zhen) ou trop tard
(Wang Jing-wen) dirat-il.
Chow Mo-wan est en transit permanent, dans sa façon de vivre, son travail, ses relations brèves avec les filles. Il ne peut plus avoir d'attachement à un cadre, à des rites autres que ceux du souvenir. Son attitude hautaine, détachée et souffrante est celle d'un type qui ne croit plus à rien, qui refuse la notion de foyer.
In the mood for Love travaillait le mélodrame avec la volonté hautement improbable des héros à ne pas vivre leur amour au nom d'un idéal moral abstrait. 2046, que Wong Kar-wai a commencé à tourner en même temps, se veut la seconde partie de ce diptyque. Il conquiert une densité romanesque beaucoup plus grande qu'il doit en partie au souvenir du premier film.
2046 évoque bien sur le numéro de la chambre contiguë où résida la femme aimée mais il prend ici une densité extraordinaire. Il est de nouveau ici associé à la chambre autour de laquelle vont graviter trois des quatre femmes aimées. Il est le nom du roman en cours d'écriture et ce lieu mystérieux du monde futur d'où personne, dans le roman, n'est censé revenir et d'où revient de fait un double de l'écrivain, incarné par un acteur japonais. Il représente aussi le thème de la promesse non tenue comme le rappelle Wong Kar-wai :
En 1997, au moment de la rétrocession de Hongkong à la Chine, les autorités chinoises ont assuré que, pendant cinquante ans, elles ne procéderaient à aucun changement ; la fin de cette promesse absurde arrive en 2046. Je voulais faire un film sur l'idée de promesse, et y utiliser un opéra parce que la plupart des opéras traitent de ce thème, comme de celui de la trahison.
On n'oubliera ainsi pas Bai Ling filmée au ralenti fumant sa cigarette sur l'air de Norma. Le raccord des jambes de Carina Lau sur les chevilles de Faye Wong sont un hommage à L'homme qui aimait les femmes de François Truffaut
Les autres réminiscences de In the mood for love sont discrètement dispersées dans 2046 : Les scènes de taxi avec les mains qui se cherchent et se fuient ; L'hôtel rouge avec ses plafonniers sert de décor au train vers 2046, les chambres contiguës de cet hôtel, 2046 et 2047, qu'avaient loué les héros pour écrire un roman de sabre deviennent ici les romans 2046 et 2047 ; le motif de la lumière artificielle éclairant la pluie est repris dans les deux épisodes de Singapour et le motif du contraposto maniériste, abondamment utilisé dans In the mood for love lorsque les personnages se croisent dans le couloir trop étroit, est repris ici lorsque Chow Mo-wan croise Bai Ling dans le restaurant, une fois leur rupture consommée.
2046 évoque aussi les autres films de Wong Kar-wai. Les repères temporels : "24 décembre", "une heure, dix heures, cent heures plus tard" rappellent la fameuse minute avant 3 heures du 16 avril 1960 de Nos années sauvages.
2046 fondé sur l'art de la réminiscence et peuplé de fantômes en devenir produit ainsi des images cristallines d'un monde en décomposition, une esthétique du cristal dont l'histoire accélère la décomposition et dont le héros ne peut que crier "trop tard". C'est cette esthétique que Gilles Deleuze repérait chez Luchino Visconti dont Wong Kar-wai atteint le maniérisme splendide résumé par la spirale proustienne du temps que figure le coquillage jaune et noir qui ouvre et clôt le film.
Mais on retrouve aussi le maniérisme dans les lents travellings latéraux, les ralentis, les surimpressions (repas de Noël 68 avec Wang Jing-wen), les caches d'une moitié de l'écran (par un pan de mur, rouge ou noir permettant le gros plan), dans le motif de la spirale repris dans la forme du fer forgé sur la fenêtre des portes de l'Oriental Hotel qui permet d'observer les voisins.
Ces motifs maniéristes sont toujours liés à la situation romanesque, il la renforce sans l'expliquer. Ainsi l'as de pique du début peut apparaitre un motif un peu facile. On comprendra cependant, grâce au flash-back final, que Chow Mo-wan savait qu'il allait perdre. Il ne se donne même pas la peine de regarder l'une des cartes car Su Li-zhen avait déjà refusé par cette méthode de raconter son histoire. Accepter le jeu, c'était ainsi déjà renoncer, accepter l'échec.
J.-L. L. le 29/10/2004
Bibliographie : article de Jacques Mandelbaum, Le monde du mercredi 20 octobre 2004
