Paterson

2016

Cannes 2016 : En compétition officielle Avec : Adam Driver (Paterson), Golshifteh Farahani (Laura), Barry Shabaka Henley (Doc), Chasten Harmon (Marie), William Jackson Harper (Everett), Sterling Jerins (La jeune poète), Masatoshi Nagase u(Le poète japonais), Rizwan Manji (Donny). 1h58.

Lundi, 6h12 : Paterson se réveille dans un lit étroit aux côtés de sa femme, Laura encore toute ensommeillée de son beau rêve de la nuit : ils avaient des jumeaux. Paterson se lève, va dans la cuisine, mange ses céréales. Il fixe une boîte d’allumettes. "Nous avions plein d’allumettes à la maison. Nous les gardons toujours à portée de main", se répète-t-il, sur le chemin du boulot. "Nous avions plein d’allumettes à la maison. Nous les gardons toujours à portée de main. Nos préférées : Ohio Blue Tip…, écrit Paterson, sur son carnet secret avant que, Donny, son collègue vienne l’interrompre : "Prêt à prendre la route, Paterson ?" Paterson, vit en effet à Paterson, et conduit un bus du centre-ville.
 
Paterson écoute la conversation de deux gamins assis à quelques sièges parlant du célèbre boxeur Hurricane Carter, né à Clifton, dans le New Jersey, et accusé de trois meurtres commis à Paterson en 1966. Paterson fait sa pause de midi devant assis sur un banc faisant face à un pont, le Chasm Bridge, et une cascade, les Passaic Falls. Il mange un cupcake noir et blanc préparé par Laura. Puis il rentre à la maison, constate que la boite aux lettres est de travers et trouve Laura occupée à peindre des rideaux.

Le soir, Paterson promène son chien, un bouledogue anglais remarquent avec envie de riches voyous dans une voiture de luxe. Paterson s'arrête au bar et discute avec Doc, le patron, qui lui présente deux frères Same & Dave. Doc est amateur d'échecs et occupé à constituer le mur de la célébrité auquel sont accrochés les célèbres rejetons de Paterson. C'est ainsi Iggy pop qui est accroché au mur ce soir là.

Mardi 6h15. Paterson se réveille dans son lit étroit aux côtés de sa femme, Laura encore toute ensommeillée de son un rêve formidable où son homme trônait sur un éléphant argenté dans la Perse antique. Dans le bus, deux hommes quelconques parlent de jolies femmes dont ils auraient surpris le manège tendant à les séduire. Laura quémande l'accord de Paterson pour acheter une guitare à "quelques centaines" de dollars

Le soir, Paterson rencontre Marie au bar, poursuivie par un amant, Everett, qui s'accroche à elle.

Mercredi 6h11. Paterson se réveille dans un lit étroit aux côtés de sa femme, Laura encore toute ensommeillée... Dans le bus, deux jeunes gens parlent de l’anarchiste d’origine italienne, Gaetano Bresci, ayant travaillé à Paterson dans l’industrie textile, et qui a assassiné en 1900 le Roi d’Italie Humbert Ier.

En promenant Marvin le soir, Paterson rencontre un rappeur noir rappant dans une laverie et citant l’écrivain américain Paul Laurence Dunbar, fils d’esclaves, utilisant la langue de la communauté afro-américaine.

Jeudi 6h28. Paterson se réveille dans un lit étroit aux côtés de sa femme, Laura encore toute ensommeillée... Dans l'après-midi, il rencontre une petite fille poète qui lui lit "A verse" un poème où la pluie tombe comme la chevelure sur les épaules d'une jeune fille. La jeune poète aime Emilie Dickinson. Chez lui, Paterson est troublé d'avoir rencontré une jeune poète peut-être plus douée que lui.

Le soir Laura a fait une tarte aux choux de Bruxelles et au roquefort. Elle est impatiente de recevoir sa guitare pour réaliser son rêve de devenir chanteuse de country.

Au bar, la femme de doc vient lui demander de remettre l'argent qu'il a pris dans la caisse pour s'inscrire au tournoi d'échecs.

Vendredi 6h28. Paterson se réveille en retard sa femme est déjà dans la cuisine à préparer les cupcake. Paterson conduit le bus mais il est victime d'une panne électrique. Grace au Smartphone que lui prête une fillette, il prévient la centrale pour obtenir un autre bus.

En rentrant, il est accueilli par Laura qui chante quelques notes sur la guitare qu'elle vient de recevoir. Il lui raconte sa panne de bus

Le soir, Paterson désarme Everett qui menaçait Marie d'une arme, en fait juste chargée de balles en caoutchouc.

Samedi. C'est Laura qui réveille amoureusement Paterson. Il lui explique avoir dû désarmer Everett. Laura le félicite de sa conduite héroïque. Le soir elle rentre avec 286 dollars de ses ventes de cupcakes. Il lui lit This Is Just To Say (1934) de William Carlos William. Ils vont au cinéma voir L'ile du docteur Moreau. En rentrant ils découvrent effondrés que Marvin a déchiqueté en de tous petits morceaux le carnet secrets contenant les poèmes de Paterson.

Dimanche. Paterson erre dans Paterson. Devant le pont, il rencontre un poète japonais avec lequel il parle de l'École de New York, de Franck O’Hara et Ron Padgett. Les exclamations "aha", devant l'obstination de Paterson à ne pas se déclarer poète, indiquent que le poète japonais n'est pas dupe. Il lui laisse en cadeau un carnet finement décoré dont Paterson fait immédiatement son carnet secret pour rédiger un nouveau poème.

Paterson vit à Paterson, New Jersey ; il mène une vie réglée aux côtés de Laura qui l'aime. Il est le conducteur du bus du centre de Paterson et admire William Carlos William, pour son ouvrage, "Paterson". Paterson, paisible et autocentré, semble ainsi bien loin des personnages habituels de Jarmusch, héros solitaires toujours en mouvement dans un environnement souvent hostile. Et pourtant, à y regarder de plus près, Paterson est un grand solitaire tant ce qui lui importe est de transfigurer la réalité. La tendre conjugalité qui le fait vivre auprès de Laura l'y aide mais il faudra que tout se dérègle pour que Paterson prenne conscience qu'il appartient à la grande communauté des poètes.

Solitude et conjugalité

Il suffit que Laura lui parle du rêve d'être enceinte de deux jumeaux pour voir le matin même sur un banc deux jumeaux, puis les jours suivants deux petites filles, deux fillettes et même deux vieilles dames. Mais ce travail un peu mécanique de l'imaginaire n'est rien en comparaison de l'activité poétique de Paterson.

Les conversations du bus l'inspirent chaque jour, les rencontres au bar tout autant ; cela n'a rien à voir avec son retour à la maison où Laura l'étourdit de son travail de décoratrice de peintre et de cuisinière de cupcakes. Pire même pour assumer ses rêves de gloire elle se persuade qu'acheter une guitare avec une méthode gravée sur DVD lui suffira. Même, Marvin n'en peut plus. Paterson n'a plus que le sous sol comme espace de liberté et d'écriture. Et aura-t-il le malheur de laisser son carnet secret dans le salon qu'il sera mis en miettes par Marvin. Marvin, sympathique bouledogue, est en effet une autre forme de doux asservissement conjugal. Adoré par Laura et Paterson, il n'en réagit pas moins en animal : il ne déteste pas moins la peinture, les décorations et la musique de Laura que la poésie de Paterson et sa nature facétieuse le pousse à faire pencher la boite aux lettres dans le jardin.

L'itération élevée au rang des beaux-arts

Laura change sans cesse d'activité : peintre, décoratrice, cuisinière, femme d'affaires ou guitariste. Paterson répète ses jours à l'identique : il cherche à ciseler au mieux les mots sur son carnet secret. C'est ce travail de ciselage du plan qui fait de Jarmusch un équivalent du Paterson, ciseleur de phrases.

En structurant son film sur les sept jours des semaines, Jarmusch annonce son intention de jouer sur l’itération. Chacun des jours va répéter les mêmes plans :cadrages en plongée du lit dans lequel dort le couple; gros plans sur la montre qui indique à Paterson l’heure quand il se réveille ; déplacement du conducteur du bus lorsqu’il se rend à son travail ou en revient ; deux interlocuteur parlant d'une célébrité de Paterson dans le bus, boite aux lettres de travers remise droite sans conviction; attente du bouledogue anglais devant le bar où, chaque soir, Paterson vient boire son unique bière…

Si, dans son sens commun, l'itération est seulement l'action de répéter, de faire de nouveau, elle porte en elle de bien plus grandes potentialités. Le terme itération est issu du verbe latin iterare,"cheminer". En informatique, ce procédé de calcul répétitif boucle jusqu'à ce qu'une condition particulière soit remplie. En mathématiques, le calcul itératif permet de trouver des solutions numériques approchées à certains problèmes. Dans le l'enseignement c'est une méthode pou inciter les élèves à répéter des expériences, des évaluations ou des projets, jusqu'à ce que des résultats plus précis soient trouvés, ou que l'élève ait acquis la bonne technique.

Ainsi dans le film, le processus itératif ne va pas sans variations : Paterson et Laura ne se réveillent pas tous les matins dans la même position. Du lundi au jeudi Les aiguilles de la "montre magique" indiquent une heure comprise entre 6h00 et 6h15, mais avec des variations. Ce ne sont pas les mêmes lieux qui sont filmés lorsque Paterson marche ou conduit le bus. Ce ne sont pas les mêmes passagers du bus, assis au même endroit qui racontent chaque matin une histoire différente. Marvin n’est pas toujours cadré de la même manière lorsqu’il attend son maître devant le bar.

Du quotidien au cosmique

Et puis, le vendredi, l'équation de ces petites différences commence à se résoudre pour que Paterson prenne conscience qu'il est un poète. Jusqu'à présent seule sa femme en est convaincue mais lui n'arrive pas à se convaincre de l'intérêt de photocopies pas plus que des appareils connectés, tellement absorbé par sa seule activité poétique.

Lors de la panne du bus, son refus des appareils connectés se résout simplement par l'offre de son Smartphone par une petite fille. Le soir, dans le bar, il met fin au drame tragi-comique de Marie et Everett en désarmant ce dernier. Les plans sur la table de nuit avec une photo encadrée nous avaient alerté de son passage chez les Marines et des médailles reçues.

Mais le samedi soir après le triomphe commercial et culinaire de Laura et la sortie au cinéma, Marvin déchiquette le carnet secret. Cette fois ci la précautionneuse Laura, conseillant les photocopies n'aurait-elle pas eu raison ? Paterson en est affecté au point de rejeter l'offre de sa femme de lui jouer un air de guitare. Seule la rencontre avec Everett, autre malheureux, semble le réconforter. Mais c'est la rencontre avec le poète japonais qui lui fait reprendre de plus belle son écriture poétique.

La catastrophe qui arrive à Peterson se résout par la réapparition miraculeuse d'un nouveau carnet secret offert par le poète japonais. Si la gloire est quelque chose d'un peu dérisoire (un nom pour un parc, une statue, le mur de la gloire dans un café), néanmoins écrire sans possibilité de reconnaissance est inhibant comme Paterson s'en aperçoit lorsque son carnet est déchiqueté. Le poète japonais a plongé dans l'histoire de la poésie et vient d'un pays éloigné pour lui prouver l'intérêt de continuer à écrire, le réconforter par la grande famille des poètes à laquelle il appartient.

Lorsque  le couple et le quotidien déraillent, le secours de la grande forme de l'art n'et pas inutile. Tout comme la poésie de Paterson part du plus simple pour s'élever en envolées cosmiques. Dans Love poem, Paterson part du plus simple (une boite d'allumettes), revient sur le passé (ancienne marque), métaphorise l'utilisation (s'enflamme) et se termine par des "baisers qui brûlent vers le ciel". Même départ du plus simple avec envolée cosmique avec Another one :  en buvant son unique bière, Paterson médite sur les différentes dimensions de l'univers. Dans The run ce sont les conséquences d'un simple mouvement qui sont évoquées : des trillions de molécules déplacées.

Jean-Luc Lacuve le 27/12/2016