2009

Un narrateur maintenant âgé nous propose de nous raconter une histoire qui s'est passé dans un village de l'Allemagne du Nord protestante en 1913. Il n'est pas certain de tout connaître mais pense que cela pourra éclairer les mécanismes à l'œuvre dans son pays. Tout commença par une série d'accidents étranges et inexpliqués.

En rentrant de chez lui le docteur est victime d'un grave accident. Un câble transparent a été tendu pour faire chuter son cheval. La clavicule à vif, le médecin est transporté à l'hôpital. La sage-femme qui l'aide depuis la mort de sa femme va prévenir les enfants à l'école et ramène son fils Karli, trisomique. Les enfants s'éloignent ensemble de l'école.

Le soir, le pasteur punit Martin et Klara, ses enfants les plus grands, d'être rentrés si tard et d'avoir inquiété leur mère sans fournir d'excuse valable. Ils seront punis le lendemain de dix coups de fouets et à l'humiliation de porter le ruban blanc comme du temps de leur prime jeunesse pour leur rappeler qu'ils doivent atteindre à cette pureté.

Le lendemain, on apprend la mort de la femme d'un paysan, envoyée par le régisseur dans une scierie en si mauvais état que la pauvre femme s'est tuée en tombant au travers du plancher. Anna, la fille du médecin console Kurti son jeune frère qui craint que son père ne revienne pas. Elle lui enseigne ce que c'est que la mort.

Le narrateur, qui se révèle être l'instituteur, prend en charge la part du récit dont il fut l'acteur. Ce jour là, alors qu'il pêchait, il aperçut Martin, le fils du pasteur en équilibre précaire sur la bordure du pont. Martin lui avoua que c'était pour laisser une chance à Dieu de le tuer si ses actes lui avaient déplus.

En rentrant de la pêche, l'instituteur croise Eva, la nurse de la baronne en charge des deux jumeaux de celle-ci. En congé, elle se rend en bicyclette dans son village natal, proche de celui de l'instituteur. Celui-ci, ému par la jeune fille, trouve un moyen un peu burlesque de la retenir : lui faire porter deux poissons à son père.

Le soir, le pasteur punit ses enfants et leur fait porter le ruban blanc.

C'est la fête des moissons et le fils du paysan dont la femme est morte ne supporte pas l'allégresse généralisée. Il détruit le champ de choux du baron à coups de faux.

Le soir même, Sigi, le fils du baron et de la baronne, disparaît. On finit par le trouver dans une grange pantalon baissé et fouetté sauvagement.

Anne et le précepteur seront les premiers punis de cet acte odieux que le baron dénonce en chaire. Ils sont renvoyés. Eva trouve refuge dans l'école de l'instituteur qui tombe définitivement amoureux d'elle. Au matin, il la raccompagne chez elle en carriole à cheval.

Le régisseur a un nouveau fils, ce qui semble ne pas plaire à l'aîné de la famille. Le médecin rentre de l'hôpital. La sage-femme était sa maîtresse et elle lui dit à quel point il lui a manqué. Le paysan dont la femme est morte s'est pendu. Le fils qui s'était vengé sur les choux revient pour l'enterrement. La baronne est partie en Italie. L'instituteur s'en va demander la main d'Eva. Son père promet de la lui accorder dans un an.

Le pasteur punit son fils car il pense qu'il se masturbe. La grange du baron est incendiée sans que l'on trouve le coupable. Le médecin insulte odieusement la sage-femme dont il ne supporte plus les caresses. Celle-ci l'accuse de l'avoir aussi mal aimée qu'il aima mal sa femme et d'être trop sensible à la beauté de sa fille, Anna.

L'instituteur est déçu de voir revenir la baronne avec une nouvelle nurse qui a définitivement remplacé Eva. Il reçoit de la fille du régisseur l'étrange confidence d'un rêve prémonitoire où elle voit Karli, le fils trisomique de la sage-femme, battu à mort. Elle est d'autant plus inquiète qu'elle avait vu en rêve son frère laisser ouverte la fenêtre de la chambre du bébé comme s 'il avait voulu le tuer.

L'instituteur s'en va revoir Eva toujours aimante et toujours pure. Mais lorsque l'on retrouve Karli battu à mort et presque aveugle, l'instituera fait convoquer par la police désormais en charge des crimes odieux perpétués dans le village.

Sigi, le fils du baron, est poussé dans l'eau par le fils du régisseur qui convoite son sifflet. La baronne annonce à son mari qu'elle le quitte.

Alors qu'il s'apprête à aller voir Eva, l'instituteur se voit prier par la sage-femme de lui remettre sa bicyclette afin de courir à la police dénoncer l'auteur des crimes du village dont le nom lui a été révélé par son fils Karli.

Inquiet de l'avoir laissé ainsi partir, l'instituteur se précipite chez elle pour découvrir les enfants du village essayant vainement d'entrer chez la sage-femme qui a barricadé sa maison. Il découvre aussi que le médecin et ses enfants sont partis sans un mot.

Il revient chez le pasteur interroger Klara et Martin qu'il pense être les instigateurs, avec les autres enfants du village, de tous les crimes commis. Il fait par de ses soupçons à leur père. Le pasteur interdit à l'instituteur de les redire à qui que ce soit sous peine de le dénoncer pour perversion aux autorités politiques et religieuses.

Au final, l'instituteur aura compris de quoi il en retourne mais la déclaration de guerre et sa mobilisation puis son établissement comme tailleur dans la ville de son père l'éloigneront d'une élucidation complète de l'histoire. Nous ne serons ainsi pas ce que sont devenus Karli, Anna et Kurti, leur père médecin incestueux ainsi que la sage-femme. Faute de mieux ceux-ci, ayant fuit, passeront comme les coupables faciles de toute cette histoire auprès des villageois.

Le narrateur a trente et un ans lors des accidents inexpliqués qui se produisent en 1913 mais il est bien plus âgé lorsqu'il commence son récit. Celui-ci ne peut se situer en 2009 (l'instituteur aurait près de 130 ans). Il n'est pas interdit de supposer qu'il se situe environ 25 ans plus tard, vers 1938 en pleine ascension nationale socialiste et à la veille de la seconde guerre mondiale. La similitude des évènements dramatiques pourrait alors susciter chez l'instituteur l'envie "d'éclairer les mécanismes à l'œuvre dans son pays". Le pressentiment de la catastrophe à venir susciterait ces plans magnifiques de nature blanche et immaculée qui va subir la loi de la guerre.

Les mécanismes à l'oeuvre sont plus ressentis qu'explicités. Il s'agit davantage d'exprimer la répétition à vingt cinq ans de distance d'un sentiment de violence inquiète, sado-masochiste, qui se libère dans des actes de violence folle que d'analyser la montée au pouvoir des nazis par la seule éducation trop rigoriste des pères de la génération précédente.

Le ruban blanc travaille le thème majeur de Haneke, les pulsions sadiques à l'œuvre sous l'innocence la plus banale ou la plus souriante. Paradoxalement pourtant, son ancrage historique, qui pourrait s'avérer pesant et simpliste, lui évite d'insister sur les explications pour offrir une oeuvre plus universelle où les enfants ont à souffrir de l'aveuglement des adultes tout autant que les femmes souffrent de loi des hommes et les pauvres subissent la loi des riches.

 

De faux mystères pour contrer les vices privés

Les adultes sont tous ici des menteurs camouflant sous le verni de la loi leur désir de puissance. Le moins coupable est probablement le pasteur, certes sévère jusqu'à la déraison, injuste avec sa fille qu'il croit à la tête d'un chahut qu'elle a tenté de calmer, obnubilé par les fautes vénielles et incapable de sentir les plus lourdes. Le médecin, présenté comme la première victime sera lui le plus coupable. Odieux envers sa maîtresse, il viole sa fille. Il y a fort à parier que c'est elle qui avait organisé avec ses condisciples la chute de cheval de son père pour tenter de prévenir cet acte qu'elle pressentait.

Au sein de cette petite troupe d'enfants qui décide des punitions donner, la déraison va gagner. Après avoir châtié le médecin, ils constateront l'impuissance des adultes à voir leur faute et l'hypocrisie de leur attitude. Leur soumission apparente dissimule une fourberie diabolique. Si Martin pleure devant son père ce n'est certes pas parce qu'il a honte que celui-ci ait découvert ses envies de se masturber mais plus sûrement qu'il ne va pas empêcher les nouveaux crimes qu'il se prépare à faire. Et ceux-ci seront de plus en plus odieux. Après avoir corrigé Sigi, le fils du baron, le fils du régisseur tentera de tuer son frère nouveau-né puis s'en prendra à Karli avec ses condisciples. On peut penser que, outre le plaisir diabolique de corriger un innocent, frapper Karli est une façon de punir la sage-femme que les enfants du médecin détestent.

 

Dieu n'existe pas…

La confusion métaphysique dans laquelle sont pris les personnages est proche du monde décrit par Bergman dans Les communiants. On y retrouve la même exacerbation nerveuse devant le possible silence de Dieu. Martin recourt au jugement de Dieu en risquant sa vie sur un pont et Klara crucifie l'oiseau de son père avec une paire de ciseaux. Le pasteur devra aussi renoncer à ses principes. Il n'aurait pas dû confirmer sa fille qu'il sait l'auteur de cette crucifixion de l'oiseau et, plus grave sans doute, qu'il sait au courant de ce savoir. La forcer à boire le calice de la communion signifie que le pacte de respect mutuel est rompu au profit des apparences. Ce que confirmera ensuite son refus d'écouter les explications de l'instituteur.

Si Haneke s'inscrit pour une part dans la filiation bergmanienne il reconnaît aussi l'influence de Visconti. L'habit de marin et la coiffure de Sigi viennent directement du Tadzio de Mort à Venise et peuvent laisser penser à des pulsions homosexuelles refoulées chez le fils du régisseur. L'assassinat du nouveau-né conçu sans état d'âme en laissant une fenêtre ouverte vient probablement de L'innocent. L'influence de Visconti est aussi à chercher dans l'ancrage social du film, dans cette société encore féodale du début du siècle. Aux actes sadiques des enfants se rajoutent en effet, la mort de la mère, passée par pertes et profits par le baron qui ne s'en croit aucunement responsable et la vengeance dérisoire du fils sur les choux. Autant d'actes qui troublent les villageois, finalement à aussi juste raison, que la violence dont ils en sauront jamais qu'elle doit être attribuée aux enfants.

 

... et le spectateur ne le sait pas

Si la confusion des valeurs règne dans l'esprit des personnages et au sein de la société, Haneke prend aussi le soin de camoufler la violence diabolique des enfants dans un récit pris en charge par l'instituteur. Or celui-ci a vite fait d'abandonner le rôle de détective quil se donne au début du récit pour raconter sa propre histoire. Ce n'est qu'assez tardivement qu'il élucide la genèse des actes commis par ses élèves et qu'il se souvient, par exemple, de laur façon de faire bloc à la sortie de l'école une fois annoncée la chute du médecin.

L'instituteur, trente et un ans, est amoureux de la jeune Eva dix-sept ans et n'a pas encore basculé du côté des adultes. Au final, l'instituteur aura compris de quoi il en retourne mais la déclaration de guerre et sa mobilisation puis son établissement comme tailleur dans la ville de son père l'éloigneront d'une élucidation complète de l'histoire. Nous ne serons ainsi pas ce que sont devenus Anna et Kurti, leur père médecin incestueux ainsi que la sage-femme et son fils.

L'innocence disparaît rapidement de ce monde. Seuls les plus jeunes semblent encore en bénéficier. Ainsi du jeune fils du pasteur amenant son oiseau pour remplacer celui de son père. Ainsi de Kurti qui ignore encore ce que la mort veut dire mais auquel Anna va apporter doucement cette révélation. C'est un peu ce que Haneke propose au spectateur : lui montrer comment la violence et le mal s'insinuent en nous dès que les barrières d'une innocence dérisoire (le ruban blanc) sont rompues.

Jean-Luc Lacuve le 25/10/2009

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Cannes 2009 :  palme d'or (weiße Band-Eine deutsche Kindergeschichte). Avec : Christian Friedel (l'instituteur), Leonie Benesch (Eva), Ulrich Tukur (le baron), Ursina Lardi (Marie-Louise, la baronne), Burghart Klaußner (le pasteur), Steffi Kühnert (Anna, sa femme), Leonard Proxauf (Martin, leu fils), Maria-Victoria Dragus (Klara, leur fille), Rainer Bock (Le médecin), Roxane Duran (Anna, sa fille), Aaron Denkel (Kurti, son jeune fils), Susanne Lothar (La sage-femme) Eddy Grahl (Karli, son fils), Josef Bierbichler (le régisseur), Michael Kranz (le précepteur), Ernst Jacobi (le narrateur, l'institeur âgé). 2h24.

Le ruban blanc
Genre : Drame social