Soigne ta droite
1987

L'homme dit : "C'est vers la fin du XXe siècle que le téléphone sonne chez l'idiot. Il termine son travail et se prépare à passer l'une de ces soirées tranquilles comme on en trouve encore dans certaines régions abandonnées de l'Europe a mi distance des forêts de l'Allemagne du sud et des lacs du nord de l'Italie. Là, là, là, Le téléphone sonne. La voix est inconnue et polie mais autoritaire. En haut lieu, on est prêt à pardonner à l'idiot ses nombreux péchés mais il doit faire très vite : inventer une histoire, la filmer et livrer la copie en fin d'après midi dans la capitale. Il faut que le film commence son exploitation, le soir même. Une automobile attend l'idiot dans un garage du bas de la vallée et un billet à l'aéroport du coin. A ce prix mais à ce prix seulement, l'idiot sera pardonné".

Le prince mime Wimbledon où il allait autrefois. Aujourd'hui on cogne et cela ne l'intéresse plus. Il grimpe dans la voiture puis en est débarqué sans ménagement à l'aéroport. Il a alors une bobine de film à la main.

Les Rita Mitsouko répètent. L'homme, off, énonce la phrase leitmotive : "La mort est un chemin vers la lumière" puis, "Ce qui va surgir, vient des temps anciens" prévient-il aussi.

C'est l'individu qui sort d'une bouche de métro sous son regard. "Ca fait une éternité que l'homme attend et il se demande s'il y a une différence entre l'idiot, l'individu et lui, l'homme. Mais la réponse est souvent confuse. Il décide donc de ne pas faire trop d'histoire. Ni rire, ni pleurer : mieux vaut laisser l'éternité rester fidèle à elle-même. Alors l'individu s'en va et l'homme aussi. Il part du principe que la conversation entre inconnus est impossible. L'individu propose ce qu'il a trouvé. L'homme refuse : pas de cris, de chicotement, ni la fille, ni l'amour, ni la mort pas la politique, pas la liberté (un orchestre doit travailler sérieusement), même pas le style. Ah non jamais cela (la télévision) l'esclavage. Non pas la vérité, pas le théâtre. L'individu propose le plus apaisant moment de fraternité que je connais et que j'ai inventé : " les révolutionnaires de Shanghai blessés vont être jetés dans le foyer de la locomotive. Katow a pu conserver son cyanure ... L'individu avoue qu'il s'agit de la condition humaine. Non, pas la mémoire réfute définitivement l'homme;

Le prince parvient à s'enregistrer pour l'embarquement il rencontre des passagers métaphysiques et lettrés, le français moyen, la maman et la petite fille. Pour faire un roman il faut être un ange.

Les Rita répètent. La cigale demande à l'individu, qu'elle prend pour la fourmi, le chemin de Paris. Elle doit se marier à un riche héritier. Ils habitent l'hôtel des Visconti. Les Rita répètent "Si tu viens me retrouver".

Un avion atterrit. L'amiral, le commandant de bord, lit "Suicide mode d'emploi". Les passagers montent, par l'avant pour les bourgeois, par l'arrière pour le noir et l'arabe. Le français moyen est obsédé par ce qu'aurait dit Goethe avant de mourir. La campeuse est irascible. L'amiral promet au prince de lui trouver un banquier pour acheter le film. Le prince déclare à la garnd-mère qu'il a le regret souriant de quitter cette terre. L'amiral fait reprendre en cœur "Je te salue vieil océan" par les passagers.

L'individu est dans un appartement près de la plage en Normandie et connait une crise d'angoisse. L'homme dit : "les occidentaux croient qu'il existe deux chambres : la vie et l'au-delà. Et la mort est la porte qui permet de passer de l'une dans l'autre. Mais pourquoi dramatisent-ils la porte ? L'homme est né pour la mort. Il est né pour la donner s'il le décide. Mais dans aucune civilisation les hommes n'ont décidé de choisir leur mort." l'individu voit une femme entrer dans sa chambre, ils dansent, elle se déshabille. La scène se répète et l'individu dit : "Il n'y a que les finlandaises (puis les hollandaises) pour avoir comme ça, des yeux de braise."

Les Rita Mitsouko répètent.

L'homme dit que l'idiot parle à la grand-mère : "un écrivain argentin a même déclaré que c'était une folie d'écrire des livres. Mieux vaut faire semblant que ces livres existent déjà. Il faut juste en offrir un résumé, un commentaire. Est-ce qu'un sourire idiot vient de l'idiot ou est ce qu'il a été inventé pour l'idiot ou alors contre lui. Si l'idiot sourit c'est qu'il garde espoir. Il se souvient qu'autrefois dans le vide, l'acte le plus humble d'héroïsme ou d'amour n'était pas moins mystérieux que le supplice. Dans le vide, la moindre création devient miracle."

Le pilote s'est endormi. Les passagers sont peut-être tous morts. Sur un terrain de golf, un vieux beau et une jeune blonde écervelée font du golf. L'individu porte les caddies. Il lit des bandes dessinées au grand dam du golfeur. C'est, dit l'homme, une sorte d'attente pour sortir de lui-même.

Prisonnier, l'individu est menotté et surveillé par un inspecteur de police qu'il connait bien. Avec lui, il jouait, enfant, aux jeux des associations, des injures. Ils parlent de ceux qui rêvent à la liberté mais qui ne peuvent pas bouger. "Toi et moi on peut se tromper mais pas l'histoire", réplique le policier.

Le prince vend son film, Une place sur la terre. Il en veut dix dollars, l'amiral et la banquière, sa femme, en proposent un million. "Le plus dur dans le cinéma, c'est de porter les boites" dit l'idiot. D'ailleurs, heurté par le français moyen, le prince tombe et agonise. "Un ultime effort créateur pour sortir du hasard, de la forme, de lui même" dit l'homme. Les morts de l'avion récitent de la poésie ou acclament Platini.

"Dans un ultime fracassement du souvenir, le rêve grandit en même temps que lui sa pensé devient une deuxième immensité. Elle devint la loi qui préside au cristal, la musique du cristal". Le film sort dans une demi-heure à l'Eldorado. L'attente du lever du jour. Mais c'est dans le dos que la lumière va frapper la nuit.

Et d'abord très doux comme si on ne voulait pas l'effrayer, le chuchotement que l'homme a déjà perçu il y a déjà longtemps. Oh si longtemps, bien longtemps avant que l'homme existe. Le chuchotement recommence.

Il aura fallu quatre ans de gestation à Godard (avril 83-décembre 87) pour aboutir à cette méditation philosophique sur la place de martyr du réalisateur, bien loin du scénario assez léger envisagé au départ.

Godard a toujours montré dans ses films le processus de création. Le film dans le film se compose ici mystérieusement depuis la commande passée au téléphone jusqu'à sa projection le soir même, avant que la nuit ne tombe, en plein air face à la Seine. Entre temps, une bobine de ce film aura été impressionnée avant que l'idiot ne prenne l'avion et le film, composé de dix bobines, sera fini lorsqu'il en sortira sur l'aérodrome. A la fois, prince et idiot, homme et individu, le réalisateur-acteur paiera de sa vie la réalisation de ce film sans qu'il ne semble faire rien d'autre que porter les bobines.

Quatre ans de gestation pour quatre séries filmiques

En avril 1983, Godard assiste au one man show triste, terrible et caustique de Jacques Villeret auquel il donne un petit rôle dans Prénom Carmen. Les deux hommes se trouvent des références communes à Becket et Tati. Godard veut jouer lui-même dans un duo comique grinçant entre un gendarme de gauche joué par Villeret et un gendarme de droite joué par lui commentant les affaires du temps. Le film prenant du temps à se faire, il évolue d'une simple référence à Tati (le court métrage Soigne ton gauche) à une tentative de réflexion politique sur le socialisme à la française avec l'alternance, Fabius laissant sa place au gouvernement à Balladur (Soigne ta droite).

Parallèlement, le film s'ouvre aussi aux Rita Mitsouko dont Godard a apprécié l'invention visuelle du clip Marcia Baïla. Il filme la préparation de leur prochain disque dans leur studio en 1985 pendant un mois avec Caroline Champetier, comme un work in progress qui rappelle One+One.

Le film semble ainsi se présenter comme un montage parallèle entre quatre séries filmiques qui se seraient déposées au court du temps : les aventures de l'idiot prenant l'avion, les déambulations de l'individu, les questions philosophiques de l'homme et le travail des Rita Mitsouko. Ces quatre séries sont-elles totalement parallèles ou constituèrent elles un ensemble narratif cohérent organisé selon le principe du montage alterné ?

Le film de l'individu, de l'homme et des Rita Mitsouko.

Au départ, un film à faire, une commande passée à Godard par les plus hautes instances politiques et culturelles qui veulent bien le laver de ses péché s'il se décide à réaliser un film dans la journée. Au milieu des années 80, Godard a réussi son retour au cinéma mais Détective sera mal reçu et la commande qu'on lui passe ressemble assez à cette demande impossible des politiques aux artistes. Godard, grand prince qui joue aussi à l'idiot, va donc tenter de répondre à la commande et de produire son film qui lui permettra de trouver Une place sur la terre ; laquelle ?

Le cinéma parait facile pour ceux qui ne le font pas et Godard se donne le rôle du porteur de boîtes car comme son personnage l'affirme ironiquement : "Le plus dur dans le cinéma, c'est de porter les boites". Il se contente donc d'exhiber la première bobine du film après dix minutes de celui-ci et les dix bobines empilées, le film un fois presque fini sur l'aéroport. Durant tout son déroulement, c'est littéralement lui qui le porte et le fait voyager, de la commande au lieu de projection.

Le film lui-même est constitué de séquences où interviennent ses doubles. Ce sont d'une part les avatars dégénères, l'homme et l'idiot et les doubles positifs : les Rita Mitsouko. "Ca fait une éternité que l'homme attend et il se demande s'il y a une différence entre l'idiot, l'individu et lui, l'homme". Cette phrase, prononcée par François Perrier indique que ces trois personnages sont l'incarnation d'un même pouvoir créateur, la force pulsionnelle avec l'individu, la réflexion de l'homme et le pourvoir supérieur de l'idiot.

Leur travail commun n'est pas gagné d'avance dans un premier temps c'est même l'échec :"Mais la réponse est souvent confuse. Il décide donc de ne pas faire trop d'histoire. Ni rire, ni pleurer : mieux vaut laisser l'éternité rester fidèle à elle-même. Alors l'individu s'en va et l'homme aussi. Il part du principe que la conversation entre inconnus est impossible."

Pourtant, L'individu propose ce qu'il a trouvé. L'homme refuse : pas de cris, de chuchotements, ni la fille, ni l'amour, ni la mort pas la politique, pas la liberté, même pas le style. Ah non jamais cela (la télévision) l'esclavage. Non pas la vérité, pas le théâtre. L'idiot propose, le plus apaisant moment de fraternité que je connais et que j'ai inventé : les révolutionnaires de Shanghai blessés vont être jetés dans le foyer de la locomotive. Katow a pu conserver son cyanure ... L'individu avoue qu'il s'agit de la condition humaine. Non, pas la mémoire, réfute définitivement l'homme.

Tous les sujets sont donc refusés sauf un, à peine évoqué en surimpression sonore dans l'ensemble (un orchestre doit travailler sérieusement) : la musique. Les répétions des Rita Mitsouko constituent le corps du film de Godard : une réflexion sur le travail à deux, artisanal, dans un espace confiné.

L'individu continue son errance, rencontre la cigale, connait une grave dépression dans un appartement de la page de Trouville, se retrouve caddie sur un terrain de golf ; enchainé, il attend la libération.

Le cinéaste-acteur martyr

L'homme lui commente le sens du film : "la mort est un chemin vers la lumière. Ce qui va surgir, vient des temps anciens". "Les occidentaux croient qu'il existe deux chambres : la vie et l'au-delà. Et la mort est la porte qui permet de passer de l'une dans l'autre. Mais pourquoi dramatisent-ils la porte ? L'homme est né pour la mort. Il est né pour la donner s'il le décide. Mais dans aucune civilisation les hommes n'ont décidé de choisir leur mort."

La mort comme chemin vers la lumière, la mort que le cinéaste accepte de se donner, c'est le prix à payer pour que la lumière vienne frapper la nuit dans le dos, que le film se fasse et soit montré.... Et alors le chuchottement ancestral celui de l'humanité recommence à bruisser.

Jean-Luc Lacuve le 24/10/2011.

 

critique du DVD
Editeur : Gaumont. Novembre 2010. Coffret 10DVD. 80 €.
Analyse DVD

Neuf films : Une femme mariée, Bande à part, Week-end, Tout va bien, Sauve qui peut (la vie), Je vous salue Marie, Soigne ta droite, JLG/JLG, For ever Mozart.

Suppléments : Letter to Jane, Scénario de sauve qui peut (La vie), Le livre de Marie, Scénario de Je vous salue Marie, La paresse, Le grand escroc, Anticipation, Lettre à Freddy Buache, Meetin' WA. "Conversation avec JLG" : Entretien exclusif avec Jean-Luc Godard.

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Avec : Jean-Luc Godard (L'idiot, le prince), Jacques Villeret (L'individu), François Périer (L'homme), Les Rita Mitsouko (Eux-mêmes), Jane Birkin (La cigale), Michel Galabru (L'amiral), Rufus (Le policier), Dominique Lavanant (La femme de l'amiral), Isabelle Sadoyan (La grand-mère), Melissa Chartier (La petite fille), Valérie Morat (La femme de chambre), Pauline Lafont et Philippe Rouleau (Les golfeurs), Jean Grécault (Le français moyen), Laurence Masliah et Bruno Wolkowitch (les amoureux classiques). 1h30.

dvd chez Why not productions cahier du cinéma