"Ce que nous cherchons est semblable à ce feu, il détruit ce dont il se nourrit", telle sera la sentence de Pluggy, vieux professeur fou interprété par Godard, après qu'Edgar (Leos Carax) eut renoncé à allumer le feu au moyen de bâtons, tel un homme des cavernes, pour se saisir d'un briquet.

Edgar encore, armé d'un fusil, dérobera la pellicule à William Shakespeare junior, cinquième du nom, chargé de retrouver les traces des pièces de son aïeul après que la catastrophe de Tchernobyl ait effacé toute la culture de la terre.

 

Probablement, le King Lear de Godard parle de filiation si l'on veut bien se souvenir qu'Edgar, dans la pièce du grand William, est le fils du comte de Gloucester qui a pris pitié du vieux roi et que, simulant la folie, il accompagne son père dans son martyr, en est le guide, l'empêche de se suicider, soumet les félons au jugement de Dieu et est rétabli dans ses droits à la fin de la tragédie qui voit la mort de Cordelia et de Lear. Filiation bien-sûr entre les deux William Shakespeare, filiation encore qui voit Kate Mailer interroger le travail de son père et filiation toujours entre Lear, figure du pouvoir et sa fille Cordelia, figure de la vertu.

Se servir du passé du présent et du futur pour les bricoler, les raccommoder les agrafer sur la table de montage, tel est encore le rôle du "professeur" qui recherche le rapport entre deux images, rapport d'autant plus fort qu'elles entretiennent une analogie juste mais lointaine. S'il n'y a aucun rapports entre deux images alors aucune émotion ne sortira mais, si l'on montre qu'il y a un rapport, alors l'émotion sera d'autant plus forte que le rapport sera éloigné. Rapport et éloignement relève également d'une sorte de filiation entre les images ; il est probable que Godard s'est reconnu un fils dans les images de Carax.

Une telle conception de l'émotion artistique comme filiation entre deux images fonctionne immanquablement : lorsque Godard montre des petits monstres en plastique que ballait la lumière d'une ampoule pour figurer l'Apocalypse on voit bien le rapport entre le passé et le présent et l'effet est franchement comique. Comique également l'accoutrement du professeur Pluggy, figure du vieux sage bricoleur avec une perruque de cordons audiovisuels de toutes sortes. Comique toujours le décalage des mots entre le nom du New-York Times et celui, nettement plus bouseux, dont l'affuble le professeur ou pour retrouver le titre de la pièce "As you like it". Comique enfin, les fameux jeux de mots de Godard : King Lear, King Lear(ning), King hearing, King rire.

L'émotion se fait plus fulgurante quand, dans la salle de projection, "le professeur" analyse successivement la place du spectateur, qui trouve toujours sa direction dans le noir puis le rôle de la projection cinématographique. La projection de cinéma, cette image prise (tournée) de derrière pour être projetée devant sur l'écran, il la figure avec une petite boite à chaussures, percée d'un trou pour être éclairée par une ampoule. Puis il remplace l'ampoule par deux bâtonnets, feux d'artifice magiques, évoquant les charbons du projectionniste. Cette construction renvoie à l'image, souvent répétée, de ces spectateurs-figurines, éclairés par l'arrière. Et Godard, lui-même dans sa salle de projection de jouer le rôle Fritz Lang dans Le Mépris.

Bien-sûr, on aimerait le monde de l'innocence et de l'enfance, les vagues des rivages du lac Leman de l'enfance à Nyon, la beauté de la nature, des tulipes filmées comme jamais ; un monde où l'on n'aurait pas même l'angoisse de s'être trompé sur les mots, sur le sens du mot "vert" ou du mot "rouge".

Mais les pères (Bergman, Pasolini, Tati, Bresson, Rivette, Truffaut, Lang, Welles, Giotto, Vermeer, Goya, Doré, Van Gogh.. ) nous ont légué la culture, une culture à la fois immense et étouffante. Au-dessus des rivages de l'enfance pèsent les cieux où règne Dieux le père. Le grand écrivain Mailer s'est contenté, lui, de transposer la tragédie en histoire de mafieux.

Le monde de l'homme est plein de bruit et de fureur, du bruit des avions aux cris des mouettes. Si l'on veut plus d'idées, il vaut mieux partir à la recherche des traces, convoquer les lutins de la mémoire (plus drôles que les anges de Wenders) et retrouver quelques dialogues ciselés du drame shakespearien et quelques images fulgurantes. L'adaptation faite par Godard du roi Lear est certes fort irrespectueuse mais rarement sans doute on aura entendu aussi bien les vers de Shakespeare… même s'ils sont presque tous tirés de la première scène de la pièce. Qu'aurait proposé le grand écrivain ? Une adaptation facile de la tragédie outrancièrement maquillée en drame mafieux. Godard préfère resserrer le drame sur Cordelia et Lear et nous révéler le texte dans son étrangeté, nous faisant entendre le dialogue off, comme réapproprié par William avant de découvrir qu'il vient de la table d'à côté où les dialogues entre Cordelia et Lear sont retranscrits tels qu'ils figurent dans la scène initiale de la tragédie et notamment "Que fera Cordelia ? Aimer et se taire". " [paix Kent] ne te mets pas entre le dragon et sa fureur". Les déclarations des deux sœurs traîtresses, Gonerille et Regane, seront déplacées un peu plus loin et lues sous forme de télégramme. Chez Godard le tragique n'est jamais loin du rire. L'errance du vieux roi dans la lande vient à la toute fin du film juste avant la mort de Cordelia. A noter que ce n'est pas Lear qui meurt mais Pluggy et Godard peut sans doute reprendre à son compte les derniers vers de la tragédie "Au poids de ce triste temps, il nous faut obéir ; dire ce que nous ressentons, non ce que nous devrions. C'est le plus vieux qui a souffert le plus : nous qui sommes jeunes ne verrons jamais tant de choses et ne vivrons point si longtemps". Quitte à déplacer pour mettre en rapport, Godard s'autorise même à faire de Cordelia une nouvelle Jeanne d'Arc mise à la question par William Shakespeare junior selon les dialogues déjà entendu dans Jeanne la pucelle de Rivette. Mais, après tout, Shakespeare lui-même avait déplacé la tragédie de Lear, roi pré-chrétien au moyen-âge et Cordelia, courtisée à la fois par la Bourgogne et la France, se donne à la France avant de mourir ce qui peut très bien en faire une figure de Jeanne d'Arc

Le travail des fils est de brûler du travail des pères. Le travail des fils résiderait dans une image tant de fois répétée dans le film : mettre le feu à la culture, mettre le feu au livre d'art. Pas le brûler bien-sûr, mais passer une flamme fragile devant lui pour l'éclairer d'une façon aussi dangereuse que nouvelle.

Jean-Luc Lacuve le 16/05/2002

Le film est une commande de la Cannon dont le catalogue comportait surtout des films d’action avec Chuck Norris ou Stallone et dont les dirigeants voulaient redorer le blason. Godard eut bien des démêlés avec ses producteur au point que le film, présenté à cannes en 1987 ne sortira en salles en France qu’en 2002.

 

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King Lear
1987
Genre : Film expérimental
Avec : Jean-Luc Godard (Pluggy), Burgess Meredith (Lear), Molly Ringwald (Cordelia), Leos Carax (Edgar), Peter Sellars (William Shakespeare), Julie Delpy, Woody Allen, Kate et Norman Mailer.
1 h 30.
Thème : transmission