2008

Sur fond de guerres de clans et de trafics en tous genres, Gomorra raconte les destins croisés de Toto, Don Ciro et Maria, Franco et Roberto, Pasquale, Marco et Ciro.

Toto, garçon de 12 ans, fils de l'épicière veut entrer dans la Camorra. Il a récupéré un pistolet et le sac contenant des doses de dogue d'un caïd et offre ses services à ses chefs. Il passe le rite d'initiation consistant à se couvrir d'un gilet pare balle pour recevoir un coup de feu à bout portant. L'ecchymose sur la poitrine est l'inscription dans la chair de l'appartenance au clan. Il devra bientôt choisir entre son affection pour Maria et la fidélité au clan. Celui-ci lui demande d'utiliser la confiance que lui accorde la mère de son meilleur ami passé à l'ennemi pour la faire sortir de chez elle et l'exécuter.

Don Ciro, est le caissier austère de la Camorra qui récupère l'argent auprès des uns et le distribue aux autres selon la liste donnée par son patron. Il se rend assez vire compte que les sécessionnistes auront le dessus et négocie avec eux pour sauver sa vie. Il trahit son chef et abandonne Maria qu'il aimait pourtant à la mort qui la guette. Celle-ci prise entre un mari en prison et son fils passé à l'ennemi à finie par se retrancher chez elle comme son petit singe qu'elle a caché dans son placard mais sera trahie par Toto et exécutée.

Franco, l'adjoint au maire gère les transports d'ordures et les lieux de décharge de la région. Il rassure ses interlocuteurs peu exigeant avec des contrats bidon et son factotum Roberto. Lorsque chauffeur est victime d'une fuite de liquide corrosif lors d'un déchargement de bidon et des protestations des ouvriers qui s'ensuit, il recrute de jeunes enfants débrouillards pour terminer le travail. Lorsque les pauvres gens se plaignent du peu d'argent qu'ils gagnent à accepter de polluer leurs terres pour lui, il ne les rémunère qu'en accroissant encore la quantité de déchets sur leur terre. Ecœuré, Roberto démissionne. " C'est ça, va faire des pizzas " lui lance alors Franco qui lui avait expliqué que c'était grâce à lui que l'Italie, ce pays de merde, avait pu rejoindre l'Europe.

Pasquale est un tailleur qui travaille en sous-main pour un camorriste qui négocie difficilement les contrats en exigeant de son atelier heures supplémentaires et discrétion. Lorsqu'un chinois nouvellement installé déclare vouloir rémunérer les services de Pasquale au niveau de 20 000 euros pour dix leçons dans son atelier, Pasquale accepte. Il est traité avec amitié par les Chinois qui reconnaissent applaudissant son talent. La Camorra a pourtant vent de cette trahison et exécute le chef des chinois lors d 'un trajet en voiture qui blesse aussi Pasquale. Malgré le souhait de son chef qui veut l'augmenter, Pasquale quitte la Caméra. Il ne pourra que soupirer lorsque dans un relais de routier, il constatera sur un écran de télévision qu'une star américaine porte la robe qu'il a confectionnée en haut des marches de la Mostra de Venise. Il regagne néanmoins son camion et accepte son nouveau statut de chauffeur.

Marco et Ciro, deux jeunes d'une vingtaine d'année s'entraînant à devenir Tony Montana, le Scarface de Brian DePalma. Leur premier coup est de dérober de la drogue aux jamaïquains du quartier. Malgré la mise en garde du patron du quartier, qu'ils jugent sale et sans charisme, Marco et Ciro dérobent des armes cachées dans une exploitation agricole et vont les essayer en maillot de bain entre mer et rivière. Après un nouvel avertissement plus musclé, ils continuent néanmoins leurs petits coups tel l'attaque de la caisse d'une minable salle de jeux. C'en est trop pour les parrains locaux qui, conscients du mauvais effet sur la police et les familles de l'assassinat de deux jeunes se chargent de prévenir leurs familles avant l'exécution. Marco et Ciro sont pris dans le piège d'un faux contrat et c'est eux qui sont exécuté sur une plage. Une pelleteuse transporte deux corps, comme des ordures prêtes à être enfouies parmi d'autres ordures.

A la fin, quelques chiffres et statistiques viennent rappeler les réalités derrière cette fresque à la fois prenante et sauvage. La Camorra est infiltrée dans tous les rouages de l'économie italienne et internationale. Ces dernières années, elle a plus tué qu'Al-Qaeda, l'ETA ou l'IRA. Une partie de l'argent de la Camorra a servi à financer la reconstruction des tours qui remplaceront le World Trade Center

Gomorra raconte cinq histoires qui progressent en montage alterné selon quatre périodes (expositions, enjeux, le drame se noue, conclusion). Les histoires de Toto et don Ciro, se situant dans la cité des Vele, sont toujours racontées dans un même bloc. Ce bloc ouvre toujours chacun des quatre périodes. Celle de Marco et Ciro prend d'abord la seconde place (le vol de la drogue aux jamaïcains suit immédiatement l'exposition des drames de Toto et Don Ciro) puis dans les périodes deux et trois, la troisième place (dans ces périodes, l'histoire de Franco et Roberto passe en deux, alors que celle de Pasquale reste en quatre) et enfin la quatrième place dans la quatrième phase où leur corps, transportés dans la pelleteuse, est la dernière image du film. On a ainsi donc quatre fois quatre segments auxquels il faut rajouter deux segments supplémentaires consacrés à Toto et Don Ciro lors de la troisième période entre les histoires de Franco et celle de Marco et Ciro pour bien marquer l'importance centrale de ces deux histoires et l'incription majeur au sein de la cité des Vele.. Si l'on compte le pré-générique constitué du réglement de compte dans le salon de beauté, du générique et des des cartons finaux informatifs on a donc vingt-et-un segments (1+1+18+1).

Les cinq histoires visent à rendre compte de l'ensemble des domaines dans lesquels s'impose la Camorra - trafics de drogue, vente d'armes, recyclage des déchets, industrie du textile… - et toutes les techniques qu'elle emploie - chantage, intimidation et surtout, meurtres. mais c'est surtout le montage alterné avec ses vint-et-un segments qui rend compte de l'omniprésence de la Camorra, du fait qu'elle forme un systeme, une pieuvre, à laquelle il est bien difficile d'échapper.

Du roman reportage à la chronique de guerre.

L'essai de Roberto Saviano, qui n'a même pas trente ans, porte toute la hargne, le désespoir et le courage de son auteur. Il est aussi épidermique et impliqué que celui de John Dickie, Cosa Nostra, référence sur la mafia sicilienne était minutieux et universitaire. Loin de lui ôter de la crédibilité, cette implication de Saviano dans son sujet donne à Gomorra, le livre, le ton de la non-fiction novel inventé par Capote dans De sang-froid.

Saviano a composé son scénario pour le film à partir de personnage du livre sans jamais reprendre telle quel l'une de ses onze parties de son roman-reportage.

Les personnages sont bien présents pour la plupart dans le livre, sans occuper un chapitre. Pasquale a droit à plusieurs pages et l'adaptation est très fidèle au roman. Toto pourrait avoir pour modèle l'un des enfants décrits dans le chapitre "La guerre de Secondigliano" où apparaissent deux gamins Pikachu et Kit kat. Ce dernier ayant de gros bleus sur le corps dûs aux impacts des balles sur le gilet protecteur. La guerre des clans décrite est celle qui opposa en 2004 le clan de Paolo di Lauro (dont le fils Cosimo se prend pour The Crow) aux secéssionistes. Secondigliano est un quartier qui jouxte Scampia.

Don Ciro est l'objet d'une très belle description sur deux pages seulement. C'est un être peureux ("habité par la crainte paranoïaque d'être suivi et dépouillé") qui est chargé de verser leur salaire aux personnes dont un membre de la famille est incarcéré. Il rencontre surtout des femmes qui se plaignent et l'invectivent. Saviano dit qu'il s'agit d'un "sous-marin" :

"Don Ciro est le seul sous-marin dont j'ai pu faire la connaissance. Il travaille dans le centre historique, gère les salaires de clans en pleine déroute mais qui essaient lentement, dans cette nouvelle phase propice, de se réorganiser, pas seulement de survivre : les clans des quartiers espagnols et, pendant quelques années, ceux de Forcella."

Don Ciro ne travaille donc pas ni à Scampia ni à Secondigliano, mais dans le vieux Naples.

Franco est un "stakeholder" (anglicisme pour désigner un consultant, une espèce de freelance spécialisé dans un domaine par exemple celui du retraitement des déchets), il est très présent dans le dernier chapitre où l'on trouve la phrase suivante : "Quand j'étais en voiture avec Franco, je l'écoutais parler au téléphone". Le personnage de Roberto qui accompagne Franco est donc le narrateur du livre. Son père a travaillé dur pour lui permettre de faire des études, et voilà le seul travail qu'on lui propose, ce qui explique sa révolte et l'écriture.

Mais alors que le livre révèle les tenants et les aboutissants de la guerre des clans, des intérêts en jeu, de ses alliances, le film la présente comme une parabole de la violence. Garrone parle de "roman reportage" pour le roman et de "chronique de guerre" pour son film.

Suivre plusieurs histoires produit bien trop souvent, dans les séries télévisées notamment, le sentiment qu'à vouloir trop raconter, on illustre une situation plus que l'on ne tient un propos ou que l'on affirme une conclusion. Il est ici laissé au spectateur le loisir de trouver une possible morale. On la trouvera pour notre part dans les personnages de Pasquale et de Roberto qui, engagés dans "Le système" trouvent la force d'en sortir même pour un destin incertain : chauffeur et non plus couturier pour l'un et peut être vendeur de pizza pour l'autre comme l'en menace Franco, l'adjoint au maire chargé des déchets.

 

Un cinéma à la première personne

Garrone ne se prive pas des références au cinéma de gangsters américain voir hongkongais. Marco et Ciro rêvent du Scarface de Brian De Palma dont ils imitent voix, geste, tenues (les chemisettes) et aveuglement. Le vieux chef camorriste qui leur passe un faux contrat a la voix de Marlon Brando dans Le parrain. La séquence d'ouverture où un groupe de gangsters de la Camorra se fait descendre dans l'espace irréel d'un institut de beauté aux lampes de bronzage bleues, le carnage par les sécessionnistes dans le QG du chef ou l'exécution d'un adolescent par ces mêmes sécessionnistes qui conduira, en retour, à l'exécution de Maria, l'exécution du chinois dans sa voiture, la filature de la moto en voiture, sont dignes d'un suspens américain.

Cependant si le suspens est habilement monté dans chacune des histoires, à aucun moment Garrone ne sacrifie à la symbolique christique, à la fascination pour les codes mafieux et place son cinéma sous le signe de l'enfermement et du manque de perspective.

Le manque de perspective sera la profondeur de champ souvent réduite sur les protagonistes filmés en gros plan alors que l'arrière plan est laissé dans le flou. C'est aussi leur errance dans des lieus déserts (forêt, bord de plage), autre façon d'indiquer le peu de perspective.

L'enfermement, c'est surtout celui de la cité des Vele à Scampia dans la banlieue Nord de Naples. Ce rêve architectural d'un ensemble immobilier autossufisant est devenu cauchemar. Il occupe tout le terrain, celui des des trafics mais aussi celui des loisirs. En témoigne ce plan sur la piscine qui, après deux ou trois plans plus larges sur les gangsters, découvre cet immeuble ressemblant à un immense paquebot en béton, à une marina de fin du monde, à une caserne et à une prison.

Plus qu'au cinéma de poésie de Pier Paolo Pasolini c'est à Francesco Rosi que fait bien souvent penser Garrone. Certes la séquence où Marco et Ciro essaient leurs armes en slip à l'embouchure d'une rivière peut faire penser à Accatone. Il n'y aura cependant ici aucune musique de Bach pour accompagner la descente aux enfers des adolescents. C'est ainsi bien plutôt à Francesco Rosi et son Main basse sur la ville que Garrone prend, d'une part, le souci de la démonstration politique et, sans doute aussi, l'ancrage dans un ensemble immobilier misérable où jouent leur propres rôles des acteurs amateurs (sauf Toni Servillo, l'entrepreneur qui enfouit les déchets ainsi que le tailleur et le "comptable" ainsi que les rôles de flics apparemment. Pour l'anecdote, le parrain barbu qui menace les deux jeunes qui ne le prennent pas au sérieux a été depuis arrêté pour un ancien braquage...reconnu par un spectateur du film).

De l'immeuble qui s'écroule dans un quartier populaire à la cité des Vele de Scampia, la situation a-t-elle changée entre Main basse sur la ville (Rosi, 1961) et Gomorra (Garrone, 2008) ?

 

Jean-Luc Lacuve le 26/08/2008 (avec mes remerciements à Jean-François Bonini notamment pour la partie consacrée au travail d'adaptation du roman. Merci aussi aux participants au débat du 4 septembre au Café des Images).

 

voir : 365 jours ouvrables pour la cité des Vele à Scampia (20 minutes en voiture, au nord de Naples).

 

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Avec : Salvatore Abruzzese (Totò), Gianfelice Imparato (Don Ciro), Maria Nazionale (Maria), Toni Servillo (Franco). 2h15.

Gomorra
Genre : Film de gangsters