1938

La Russie au XIIIe siècle. Le prince Alexandre vit retiré sur ses terres, au milieu de ses amis pêcheurs. Une troupe de Tartares commet des exactions non loin de là, mais Alexandre juge qu'il y a un ennemi plus urgent à combattre : l'Allemand. Pskov vient de tomber sous les coups des hordes teutonnes, lesquelles sèment sur leur passage la désolation et la ruine.

A Novgorod, c'est la colère et le désespoir. Des traîtres infiltrés dans la population poussent les Russes à capituler. On décide d'aller trouver Alexandre, qui se distingua naguère à la bataille de la Neva (d'où son surnom de Nevski), afin qu'il organise la résistance à l'envahisseur. Il accepte, à condition qu'on lui accorde les pleins pouvoirs, Galvanisé, le peuple se prépare au combat dans l'enthousiasme.

Mais l'armée teutonne progresse. Une avant-garde russe est prise en embuscade. Une histoire racontée par un de ses soldats donne à Alexandre l'idée de prendre l'ennemi en tenaille, en l'attirant sur le lac gelé de Tchoudsk et en se rabattant sur ses flancs au moment propice. Le combat est meurtrier, mais sous le poids de la lourde cavalerie allemande, la glace cède. L'infanterie russe, plus légère, a le dessus. Les Allemands se noient ou fuient en désordre.

Deux guerriers se sont particulièrement distingués au combat : Gavrilo et Bouslaï : de retour à Novgorod, ils trouvent chacun une femme fidèle qui les attend. Alexandre donne le signal de la liesse populaire, châtie les traîtres et lance un avertissement solennel à ceux qui songeraient désormais à envahir la terre russe.

 

Pour Jérôme Bimbenet, dont nous reprenons ici le texte, Alexandre Nevski est un film d'aventures en costumes avec combats épiques et images superbes mais aussi un film historique, une allégorie en forme d'avertissement à l'Allemagne nazi et un film de propagande.

Un film historique

Alexandre Iaroslavitch est né en 1220 et mort en 1263. Prince de Novgorod (1236-1253) et grand prince de Vladimir (1252-1263), sa famille descend de l'aventurier viking suédois Rurik qui s'installa avec ses troupes à Novgorod en 860 et jeta les fondations d'un futur état russe.

Au début du XIIIème siècle, les Mongols de Gengis Khan avaient conquis toute la steppe eurasienne depuis la Chine jusqu'aux portes de l'Europe et avaient soumis les principautés russes. Suédois et Lituaniens tentent de coloniser les plaines du Nord mais ils doivent affronter les Chevaliers teutoniques et les Chevaliers porte-glaive, présents depuis 1237. Ces ordres monastiques armées participent à la grande croisade expansionniste menée par le christianisme dont le but est de soumettre les peuples du Nord et de l'Est aux rites latin et romain (les Chrétiens d'Orient s'étaient séparés de Rome lors du grand Schisme de 1054). Derrière l'aspect religieux, une autre ambition apparaît. Celle de la poussée vers l'Est des peuples germaniques (drang nach ostern) afin de coloniser les terres fertiles des plaines du Nord et de soumettre les slaves au servage. La poussée vers l'Est sera une constante de la politique expansionniste germanique, dont l'acmé sera atteinte par Hitler lui-même lors de l'invasion de l4URSS en 1941.

Les principautés russes doivent lutter sur plusieurs fronts. Alexandre remporte la bataille de la Neva contre les Suédois en 1240 et y récupère le nom de Nevski (de la Neva). Mais le danger des Teutoniques s'accroît. C'est l'archevêque de Novgorod en personne qui appelle Alexandre pour affronter les chevaliers. Après avoir négocié une trêve avec la Horde d'Or pour porter ses troupes sur le front nord, Alexandre se porte au devant des Teutoniques à qui il inflige une sévère défaite le 5 avril 1242 à la bataille des Peïpous, aussi nommée la bataille des Glaces car elle s'est déroulée sur les eaux gelées du lac Tchoudski. Cette victoire scelle l'union des principautés mais pas l'indépendance de la Russie. c'est Ivan IV le terrible qui émancipera le pays de la tutelle de la Horde d'Or

Une allégorie en forme d'avertissement à l'Allemagne et en faveur du despotisme de Staline

Le film est tourné en 1938. En septembre a lieu la conférence de Munich à laquelle les Soviétiques ne sont pas conviés et qui permet le dépeçage consenti de la Tchécoslovaquie. Le problème d el4URSS tenait en trois points. A l'intérieur, les purges avaient décapité les cadres politiques et militaires. A l'exterieur la menace allemande se faisant d'autant plus pressante (malgré les tentatives de rapprochement des années précédentes) que l'accord de non-agression signé le 6 décembre 1938 à Paris par Georges Bonnet et Ribbentrop fut interprété à Moscou comme donnant plus ou moins carte blanche à Hitler pour intervenir à l'Est. A l'exterieur toujours mais cette fois sur le front asiatique, la menace d'encerclement s'était précisée depuis novembre 1936 avec le pacte anti-Kommintern signé par le japon et l'Allemagne. L'URSS s'était donc rapproché de la Chine de Tchang Kai-check. Or le Japon attaque la Chine à l'été 1938.

L'année 1938 est donc celle de tous les dangers pour le régime stalinien. Il faut reprendre l'offensive et reforger l'unité nationale autour du chef qui peut seul mener le pays à la victoire. c'est dans ce contexte que Staline passe commande à Eisenstein d'un grand film patriotique prompt à soulever les foules en allant puiser dans le passé mythique de la nation...

Le film est d'abord une allégorie en forme d'avertissement à l'Allemagne nazie, Les Chevaliers teutoniques de 1242 sont bien évidemment les Allemands du troisième Reich. Plusieurs indices transparaissent dans le film créer le parallèle : ainsi l'aigle allemand est-il reconnaissable sur les bannières de l'armé teutonique, une croix gammée stylisée orne la tiare de l'évêque, le chevalier Ditlieb salue le grand maître avec la main tendue proche du salut nazi. Les Tatars que l'on voit au début du film sont les Japonais. La Russie d'Alexandre est elle aussi menacée d'encerclement et doit lutter sur deux fronts. Alexandre Nevski personnifie Staline. Il lui faut unir les principautés et soulever le peuple, lutter contre la bourgeoisie et prendre le commandement des armées où il doit restaurer la discipline. Le message est clair et Eisenstein appelle à accepter le despotisme de Staline

Un précis stylistique du film de propagande

La manipulation de l'histoire appariât certes réduite comparée aux précédents films d'Eisenstein. Le film insiste sur le lien organique entre Alexandre, le peuple et la terre. Or ce n'est pas le peuple qui est venu chercher Alexandre mais l'archevêque de Novgorod.

Alexandre Nevski est filmé en contre-plongée, face au ciel le plus souvent, dominant la masse paysanne prête au combat. Le pouvoir est ici total : l'unité face à la masse. Lorsqu'il est filmé chez lui recevant les émissaires qui tentent de le convaincre d'aller au combat, les contre-plongées s'affinent au fur et à mesure de la prise de conscience d'Alexandre. Il est enfin détaché face au toit d e sa datcha mesurant la responsabilité qui est désormais la sienne

Le film est manichéen : le chef a toutes les qualités. Il est juste et magnanime, au contraire du maître teuton. alors que ce dernier jette les enfants au feu après la prise de Pskov, Alexandre ne condamne que le traître après sa victoire

L'union du peuple russe doit être totale. Une des scènes clés du film est celle où les paysans "sortent" littéralement de la terre pour se rallier à Alexandre. Les Russes forment le sel de la terre. Ils y sont intimement liés. Le lien organique est essentiel pour comprendre l'âme russe et la résistance héroïque qui sera menée contre les Allemands (comme à Leningrad) quelques années plus tard...

 


Source :

 

Genre : Film épique
Avec : Nicolaï Tcherkassov, Nicolaï Okhlopkov, Alexandre Abrikossov, Dimitri Orlov, Varvara Massalitinova. 1h52.
Alexandre Newski