Kaili blues

2015

(Lu bian ye can). Avec : Chen Yongzhong (Chen Sheng), Guo Yue (Yang Yang), , Luo Feiyang (Wei Wei), Xie Lixun (Crazy Face), Yang Zhuohua (Monk), Yu Shixue (Wei Wei), Daqing Zhao (La doctoresse), Liu Linyan (Zhang Xi). 1h53.

Kaili, ville de la province montagneuse du Guizhou. Chen, la quarantaine, tousse. Son amie la doctoresse âgée qui tient le dispensaire de fortune avec lui, lui conseille de prendre des médicaments. Chen, dans un curieux entrepôt de bananes s'inquiète de l'absence de son jeune neveu Wei Wei. Il le trouve finalement chez lui, enfermé par son père pour, prétendument, faire ses devoirs. Mais si la télévision a d'abord passé un court hommage aux poèmes de Chen, elle est bien vite passé aux histoires récurrentes d’hommes sauvages couverts de poils qui hantent la région et ont terrorisé Wei Wei. Pour le réconforter Chen qui n'ignore rien du secret des serrures, libère Wei Wei et l'emmène faire un tour de manège

Chen et Wei Wei retrouvent le père de celui-ci, Crazy Face, un vaurien irresponsable qui joue avec ses amis aux cartes. Il rejoint son stand forain de tir à la carabine et refuse de s'expliquer sur le changement de serrure comme de laisser son fils habiter dans la grande maison de son frère que lui a léguée leur mère. Bien au contraire, Crazy Face revenu chez lui, l'ancienne et bruyante maison de Chen près de la cascade, joue pour une fois au père responsable insistant pour que Wei Wei se lave.

Chen est venu diner chez son amie la doctoresse et manger du poulet sur sa terrasse qui domine la ville. Il lui dit rêver souvent de sa mère qui lui a laissée sa maison en mourant. Pour se défaire de ces cauchemars, la doctoresse lui conseille de se rendre sur la tombe de celle-ci. Chen promet aussi de lui réparer son radiocassettes qui ne lui permet plus que d'entendre la radio. Iil ramasse les bocaux à ventouse et va les enterrer un peu plus haut sur la colline

Chen se rend en moto vers la partie montagneuse à l'extérieur de la ville. Il a la désagréable surprise de constater que la pierre tombale a été changée. De retour à Kaili, il tente de s'en expliquer dans la sale de billard avec son frère. Lui revient alors le moment où il tenta, il y a des années, de savoir qui avait eu l'idée de couper la main du fil du Moine, son chef des triades, avant de l'enterrer vivant. Mais, bien vite, le présent fait retour et il se bat avec son frère qui lui dénie le droit d'avoir son nom sur la pierre tombale n'étant qu'un demi-frère, abandonné à la naissance et pas même présent lors des obsèques de la mère. Plus tard, un ami dira à Chen combien sa mère l'aimait, tenait à ce qu'il ait la maison familiale et espérait qu'il s'occupe de Wei Wei.

Devant les motos, Crazy Face affirme qu'il pourrait vendre Wei Wei comme un ancien droit de la province le permet. Il n'accepte pas l'échange de la maison contre la garde de son fils.

Chen rend le radiocassettes réparé à son amie la doctoresse qui lui parle de son ancien amant, dorénavant sur son lit de mort. Elle demande à Chen de lui apporter en son nom quelques souvenirs de leur passé : une chemise et la cassette que lui offrit ce maître de musique. Chen doit en effet se rendre dans la même région, celel d elethnie miao pour retrouver son neveu Wei Wei, abandonné par son frère.

Dans le train qui l'emporte, Chen se souvient de sa sortie de prison ; comment, seul, il avait attendu près d'un lac. Un ami était venu le chercher en voiture. Il avait appris le décès de sa mère qui lui avait laissé la maison en héritage. Il avait raconté sa vie très dure en prison où il travaillait au fond d'une mine. La radio parlait du retour des apparitions d’un hommes sauvage couvert de poils qui, neuf ans auparavant, avait troublé un conducteur qui avait tué un adolescent en moto.

Arrivé près du village de Dangmai, Chen demande à un adolecent, Wei Wei, de le conduire auprès de la famille de la minorité miao qui joue du lucheng (orgue à bouche en roseau). Le chef de famille, l'ancien amant de la doctoresse est mort. Chen décide donc de se rendre plus loin chercher son neveu et monte sur le pick-up d'un groupe de rock qui s'en va donner un concert. Sur la route, il croise Wei Wei, pied et tête dans un seau; humilié ainsi par ses camarade. Chen l'aide à ôter le blocage de la moto. Wei Wei est amoureux de la couturière du village, Yang Yang, qui ne le prend pas au sérieux. En traversant la rivière, Yang Yang achète un moulin à vent. Wei Wei la rattrape et abime malencontreusement le moulin et lui promet d'en confectionner un autre. Chen raconte sa vie à la coiffeuse du village : la mort de sa femme, Zhang Xi, sa vie de gangster dans les triades, son emprisonnement. Il lui donne la K7 de l'amant de doctoresse et chante" Fleur de jasmin" qu'il avait préalablement entendu sur la moto avec Wei Wei avec le groupe de rock.

Après un voyage en bateau, Chen retrouve son neveu Wei Wei sous la protection du Moine. Devant le bonheur de son neveu, il lui en laisse la garde. Endormi dans le train, Chen ne voit pas les horloges de Wei Wei peintes sur le train qui le croise. Elles semblent faire défiler le temps à l'envers, signe qui lui permet d'espérer l'amour de Yang Yang.

L'élément formel le plus marquant du film est un immense plan-séquence de 41 minutes qui débute à la moitié du film. Il commence non loin du village de Dangmai où Yang Yang tente vainement de se faire conduire par la moto de Wei Wei qui refuse alors de démarrer. Il se clôt sur la rivière Kaili avec un gros-plan du visage de Chen. On a suivi l'arrivée de celui-ci près de la moto de Wei Wei qui le conduit à l'entrée du village où habitait l'ancien amant de la doctoresse puis au village où a lieu le concert. Il y rencontre Yang Yang puis la coiffeuse à laquelle il raconte sa vie et interprète une chanson avant de prendre le bateau pour rejoindre son neveu.

Ce grand plan-séquence, réalisé sans trucage, n'est pas le seul élément formel du film. Celui-ci commence en effet par un panoramique à près de 360 degrés dans la pièce du dispensaire qui se termine sur la terrasse la nuit. Le défilement d'un train retro-projeté sur le mur de la demeure de Chen comme un flash-forward du trajet qu'il va devoir faire est également très surprenant.

Le carton tiré de la Soutra du Diamant qui ouvrait le film avait prévenu: "Le bouddha dit : “Pourquoi toutes les pensées de tous les êtres sont-elles connues du Tathagata ?” Toutes sont appelées “pensées” mais il s’agit de non-pensées. Car on ne peut retenir la pensée passée, ni garder la pensée présente, ni saisir la pensée future." Dès lors comment concevoir un film orienté par la seule flèche du temps. ici passé, présent et futur se combinent dans un espace quasi-onirique où les flèches du temps (train, cours d'eau) semblent pouvoir être remontées comme défile à l'envers les aiguilles des horloges (celle de Wei Wei enfant sur son mur, celles du Moine qui en est obsédé, celles de Wei Wei dessinées sur le train)

D'autres objets remontent aussi le cours du temps. Ainsi la cassette que Chen donne à la coiffeuse qui rappelle le cadeau que lui fit l'amant de la doctoresse à celle-ci. Ainsi les animaux sauvages ou la séquence filmée dans un rétroviseur de moto ou la boule à facettes toujours dans l'ancienne maison, souvenir des jours heureux dans la boite de nuit où Chen rencontra sa femme.

La narration entremêle flashes-back (les plans dans la boîte de nuit où la nuque de Chen apparait en amorce, le souvenir de la vengeance de la mort du fils du Moine dans la salle de billards, la séquence dans la voiture dont Chen se souvient en somnolant dans le train), quelques séquences de rêves (les sandales bleues dans la rivière, peut-être celles de sa mère) et un dévoilement progressif de l'histoire de Chen qui, après la séquence dans la voiture, explique à la coiffeuse pourquoi il a été emprisonné.

Ainsi s'entremêlent trois histoires d'amour, celle de Chen et sa femme, de la doctoresse et de son amant, de Wei Wei et Yang Yang dans une poésie fragilise comme la navigation sur la rivière Kaili ou les poèmes de Chen. Ceux ci sont écrits par l'acteur lui-même, l'oncle du réalisateur qui les a rassemblés dans un recueil intitulé Lu Bian Ye Can («Pique-nique au bord de la route »), qui est le titre chinois du film. Film onirique et impressionniste, Kaili blues est aussi probablement un voyage libérateur : Chen se défaisant du poids de devoir s'occuper de son neveu, bien plus heureux à la campagne.

Jean-Luc Lacuve le 30/03/2016.