Voyage(s) en utopie

JLG,1946-1966

A la recherche d'un théorème perdu

Centre Georges Pompidou

11 mai-14 aout 2006

"Ce qui peut être montré... ne peut être dit" affirment deux panneaux cachés derrière des oliviers à l'entrée de l'exposition en guise de légende au tableau de Fragonard, Le verrou. Jean-Luc Godard reprend sans doute ici à son compte l'analyse de ce tableau par Daniel Arasse dans laquelle celui-ci rappelle que la peinture travaille la représentation dans l'innommable, dans l'en deçà du verbal.

Il est donc conseillé au spectateur de se perdre dans l'exposition avant de lui trouver une explication et de discuter ce qui suit.

 

Une structure simple bien que difficilement déchiffrable

Si le spectateur n'est pas guidé, passé l'entrée, il entre dans l'exposition en continuant son chemin par la droite et se retrouve dans la salle 3 : "hier". Ce n'est que bien plus tard qu'il comprendra qu'il aurait dû, en retournant sur ses pas, entrer par la gauche dans la salle -2 et lire immédiatement le petit texte écrit sur le mur : "à la recherche du théorème perdu" ainsi que l'équation : x+3= 1

Les mathématiques occupent une place centrale dans la logique de l'exposition. Dès l'entrée (sur la droite !), un panneau invite le spectateur mathématicien à découvrir des signes en plus grand nombre que le plus grand des nombres premiers connus. Plus loin, on l'invite à contempler des œuvres "comme des zéros dans un paysage de Riemann"(1) à faire "la preuve par neuf" et, bien sûr, à trouver le théorème perdu dont l'équation proposée n'est qu'une étape du raisonnement.

Parvenu au fond de la pièce -2, s'affiche en gros le titre "Avant-hier", sous titré "avoir été". A droite, le spectateur voit alors la pièce 3, titré "Hi-er" et sous-titré "à-voir". Il ne lui reste plus qu'à se rendre dans la pièce plus à droite encore, la salle 1, titrée "Aujourd'hui" et sous titré "être".

Au sol de la salle -2, sur trois lignes, se révèlent trois fragments d'une phrase de Bergson tiré du livre Matière et mémoire, épinglé pas loin, et que l'on ne peut recomposer qu'en parcourant les deux autres salles.

Avoir été
 
L'esprit emprunte
sa nourriture
imprimé sa liberté
X
à voir
   
à la matière les perceptions
et les lui rend sous forme de
   
+ 3
être
 
dont il fait
mouvement où il a
 
= 1

Le théorème perdu, celui qui permet de trouver l'équation x+3=1, consiste donc à explorer avant-hier et hier pour aboutir à aujourd'hui. Il consiste à "avoir été" et "à voir" pour "être".

L'exposition Voyage(s) en utopie répond ainsi vraisemblablement à une logique de la transmission à la manière des Histoire(s) du cinéma ou des Collage(s) de France première exposition voulue par Godard, référence hommage au collège de France de cet infatigable pédagogue facétieux qu'est Jean-Luc Godard.

Si Godard est facétieux, il est aussi tragique "le passé n'est plus transmissible, il ne peut être que cité" prévient-il dès le seuil de la salle "avant-hier". C'est dire si, à l'aune de l'équation "x+3=1", nos chances aujourd'hui d'être sont bien faibles.

Car c'est bien le constat porté sur aujourd'hui qui inquiète. Si avant-hier est illuminé par les références à la peinture et à la mécanique, si hier déploie son jardin central et ses écrans plats où défilent les chefs d'œuvres du septième art, la pièce aujourd'hui est nettement plus critique.

 

Un aujourd'hui problématique

La salle est organisée comme une maison avec cuisine, salon et chambre à coucher. Dans cette maison la télévision domine. Trois écrans posés à plat sur des tables diffusent en continu TF1 et Eurosport ainsi que des extraits de films pornographiques. Dans la chambre, à la tête du lit au milieu de deux oreillers posé verticalement, un écran diffuse un film hollywoodien de Ridley Scott

Dans le salon les belles paroles du siècle : "plus jamais ça", "l'appel de Stockholm", "les lendemains qui chantent" ne pèsent pas lourd sur la balance de même que le coffre aux trésors qui ne renferme qu'une veille peinture, croûte sans intérêt.

L'écran installé dans le salon diffuse une série B : Eddy Constantine y joue Lemmy Caution, héros de Peter Cheney dans La Môme vert-de-gris, 1953, de Bernard Borderie. Comme le suggère le collage des cuisines découpés dans de vulgaires magazines publicitaires et accroché au mur, le cinéma est peut-être affaire de cuisine : découper un personnage dans un film pour le transplanter dans un autre. Le personnage de Lemmy Caution sera repris par Godard pour La Paresse, un sketch des Sept Péchés capitaux (1962), Alphaville (1966) et enfin Allemagne neuf zéro (1991) où Eddy Constantine passe de l'Est à l'Ouest pour retrouver "la môme vert-de-gris".

L'échafaudage du chantier abandonné gît sur le flanc. Est-ce le signe qu'il n'y a plus d'élévation ou, peut-être, qu'en mettant en ordre les signes de l'exposition, on saura relever notre époque.

Le panneau des croix, référence possible à la phrase de Malraux sur l'avenir religieux du vingtième siècle. Ironie sur la modernité : Edgar Degas refusant l'émerveillement de Claude Monet envers le téléphone.

Si notre époque est mal barrée, la pièce renferme aux moins deux citations positives : le Barroco de Téchiné et le livre de Levinas. Les compteurs électriques désuets, les villes barrières en bois qui les entourent suggèrent peut-être que ces oeuvres sont déjà anciennes mais pourraient être les chaînons manquants pour percer la cloison qui résoudrait le théorème nous permettant d'"être" en explorant "hier" et "avant-hier".

On comprend en effet en parcourant les salles -2 et 3 qu'aucun tunnel n'est plus percé pour assurer au train le passage entre la salle "Hier" et la salle "Aujourd'hui",

Ne reste donc que les signes du passé pour nous arranger avec "aujourd'hui". Le théorème dans sa fonction de connaissance universelle est perdu : Le passé n'est plus transmissible, il ne peut être que cité. Toutefois, fragmentaires et interprétables, les signes peuvent encore aider à celui qui en cherche le sens.

Le splendide hier

Cette salle où le spectateur inattentif pénètre en premier est la plus séduisante. Un jardin de plantes vertes et des chaises longues en constitue le centre. A la périphérie, des écrans plats diffusent des chefs-d'œuvre du septième art. Ce sont, tous des films que Godard à déjà cité dans ses films ou ses critiques : Un jour à New York (Stanley Donen, 1949) Johnny Guitare (Nicholas Ray,1953) Sayat Nova, (Serge Paradjanov,1968) Arsenal (Alexandre Dovjenko, 1929), Au hasard Balthazar (Robert Bresson,1966) Bob le flambeur (Jean-Pierre Melville,1955), Les Dernières Vacances (Roger Leenhardt,1947) Don Quichotte (Orson Welles), Elena et les hommes (Jean Renoir,1956) Les hommes le dimanche (Robert Siodmak, 1931), 14 juillet (René Clair, 1932) Touchez pas au grisbi (Jacques Becker,1954), Les Trois font la paire (Sacha Guitry,1957).

Sur le mur mitoyen entre les deux salles "hier" et "avant-hier", neuf écrans passent des extraits de films de JLG ou d'Anne-Marie Miéville. Un cartel sous chaque écran indique : "Image", "Métaphore", "Devoir(s)", "Inconscient-Alliance", "Parabole", "Rêverie", "Montage", "Fable"

L'accrochage est constitué de grossières alimentations électriques apparentes, reliées à la lance à incendie par un tuyau rouge.

Des sources du côté d'Avant-hier

Voyage(s) en utopie est né d'un projet, Collage(s) de France, archéologie du cinéma, d'après JLG, abandonné en février 2006 "en raison, nous indique un panneau raturé à l'entrée, de difficultés artistiques, techniques et financières".

C'est à cette exposition, qui n'a pas vu le jour, qu'est consacrée la première salle. Les maquettes de certaines des neuf salles imaginées alors par le cinéaste occupent le centre de l'espace. Il faut être attentif au titre des salles, au titre des livres cloués, aux textes (Georges Bataille, André Malraux, Hannah Arendt, Emmanuel Levinas) collés sur les parois des maquettes, aux reproductions de tableaux, aux assemblages.

Tous ces éléments sont autant de signes à déchiffrer, d'éléments d'un puzzle immense. Un grillage de chantier, animé du célèbre No trespassing (" Défense d'entrer ") de Citizen Kane, protège certains éléments qui devaient occuper les salles de Collage(s) de France ; on les retrouve parfois, en réduction, dans les maquettes. On peut aussi repérer dans l'empilement (" Baby Lone "), en petites vignettes, les trois œuvres originales du Musée national d'art moderne, exposées à l'entrée.

Référence à la peinture, sur le plus petit écran de l'exposition, à la tête du lit défait, on devine à peine un dessin de Goya (extrait de King Lear, 1987), que Godard a refilmé pour l'occasion, et clairement visible sur un écran vertical tout près : un vieillard appuyé sur deux cannes, avec sa légende Aún Aprendo ("J'apprends encore"). Espagnol comme Goya, Paco Ibáñez chante Un mundo al revés ("Un monde à l'envers"...).

Sur le mur qui fait face aux éléments de Collage(s) de France sept petits écrans donnent en continu les films que Godard avait réservés à cette exposition. Le plus long, Vrai Faux Passeport passe également sur un écran plus grand, derrière le train électrique, avec un fauteuil pour plus de commodité.

Ce train est peut-être un clin d'œil à celui qui, entrant en gare de la Ciotat, avait provoqué une mémorable frayeur chez les spectateurs du boulevard des Capucines, lors de la première projection publique en décembre 1895. C'est aussi "ce merveilleux petit train électrique" qu'est pour Godard le cinéma. C'est, en tous cas, le signe d'un va-et-vient, d'une communication entre les deux salles, entre "Avant-hier" et "Hier".

Et demain ?

L'œuvre ne s'achève pas aujourd'hui. Visible seulement de la rue, la reproduction démultipliée d'un Matisse et la phrase célèbre d'André Bazin au sujet du cinéma : "la robe sans couture de la réalité" signent définitivement l'absence de clôture de cette exposition.

 

Voyage(s) en utopie, comme les films du cinéaste, bouscule le spectateur dans la simple réception passive d'une histoire, et propose au visiteur les éléments d'un collage aux multiples associations possibles. Voyage(s) en utopie est une œuvre de Godard qui ne se projette pas sur un écran mais se déploie dans l'espace.

 

J.-L. L. le 05/07/2006

 

sources :



Note : 1/ L'étude des zéros de la fonction zêta (somme d'une série proposée par Riemann) est particulièrement importante. Parmi ces zéros, on trouve des zéros triviaux, comme -2,-4,-6,... Les autres sont l'objet de l'hypothèse de Riemann, qui a conjecturé qu'ils se situaient tous sur la droite Re(s)=1/2. Une réponse affirmative à cette conjecture donnerait de précieux renseignements quant à la localisation des nombres premiers. Ce problème faisait déjà partie de la liste des 23 problèmes de Hilbert présentés au IIè congrès mondial des mathématiciens en 1900. Non résolu au XXè siècle, il figure encore parmi la liste des 7 problèmes du millénaire dont la résolution est primée 1 million de dollars par la fondation Clay. (Source: BibM@ath )

 

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