Les peintres américains de paysage ont une excellente connaissance des peintres anglais, principalement de Turner, Constable et John Martin
Le grand Ouest, sa découverte et sa conquête, sa résistance farouche et ses paysages de rêve : cette histoire grandiose et brutale, transformée en légende bien avant que le territoire ne soit entièrement exploré, est l’un des fondements de la civilisation américaine. Des portraits des héros Indiens aux accents romantiques (Jarvis, Wimar) aux paysages stupéfiants (Bierstadt, Moran), à l’épopée et à la scène de genre pittoresque où le cow-boy chemine en plein malaise existentiel, les artistes américains ont fourni, dès le début du XIXe siècle, de merveilleux chefs-d’œuvre. À la poésie d’un territoire paradisiaque, peuplé de bisons promis à une disparition inéluctable (Hays) répondent les épisodes des guerres indiennes traités avec un sentiment de grandeur et une fascination égale pour les deux civilisations affrontées (Stanley, Miller). Après Remington et Russell qui marquent l’apogée d’une imagerie héroïque et pittoresque, pleine de saveur réaliste, une génération de brillants illustrateurs (Leigh, Wyeth) montre, au début du XXe siècle, que l’Ouest reste une source puissante d’inspiration pour l’Amérique moderne.
Dans les années 1830, la tradition des illustrateurs scientifiques accompagnant les grandes expéditions pour les documenter se poursuit et se transforme, avec l’arrivée d’une génération d’artistes animés d’un souffle romantique qui apportent un regard plus engagé sur le territoire et ses habitants. La précision ethnographique est toujours de rigueur et les séries de portraits d’Indiens des différentes tribus rencontrées vont devenir l’un des grands phénomènes artistiques des années 1840.
La figure exceptionnelle de George Catlin (1796-1872) fait passer le thème des Native Americans de la curiosité personnelle au projet gouvernemental, avant de lui donner un rayonnement international grâce à l’exposition itinérante de sa Galerie indienne, présentée notamment à Louis-Philippe en 1845. Accompagnée d’une délégation d’Indiens, elle fait grand bruit dans le milieu artistique français et on en trouve l’écho dans les écrits et les dessins de Delacroix. Le roi commandera immédiatement à Catlin une série de tableaux conservés aujourd’hui au musée du Quai Branly et prêtés à l’exposition. L’art de Catlin, avec ses accents naïfs déconcertants, sa saveur narrative et son enquête ethnographique approfondie, ne connaît aucun équivalent dans l’art européen. voir, à la même époque, les peintres de la Hudson River School : Thomas Cole , Frederich Edwin Church .
Les années 1840 et 1850 voient se développer à partir de ce matériau neuf une peinture qui intègre le souffle de l’aventure pour créer un univers épique et romantique. Alfred Jacob Miller (1810-1874) est en 1837 le premier à se joindre à une exploration à travers les Rocheuses, sur ce qui deviendra la « Piste de l’Oregon » (Oregon Trail), l’une des grandes routes vers l’Ouest, dont une partie longe la spectaculaire Green River (actuel Wyoming). Les tableaux, montrés plus tard à New York, seront une révélation et Miller continuera à produire certaines des images les plus vibrantes de l’Ouest sauvage et de ses farouches autochtones (Le Scalp, Denver Art Museum).
La peinture de cette période les évoque de façon inquiétante et majestueuse à la fois, et déjà l’idée de la disparition tragique de leur civilisation donne lieu à des hommages saisissants où les ciels rougeoyants jouent pleinement leur rôle (John Mix Stanley, Derniers de leur race, 1857). Les Blancs progressant sur ces territoires forment l’autre versant de l’aventure, habités de la même gravité presque mystique ou saisis dans leurs pérégrinations pittoresques (George Caleb Bingham, Capturés par les Indiens, Les Voyageurs attardés).
Toute une génération d’artistes, d’origine allemande comme Karl Wimar ou américains comme Wood ou Bingham iront parfaire leur formation à Düsseldorf. Leur influence, et à travers eux celle de la peinture allemande sera déterminante sur les artistes qui leur succéderont. C’est la nostalgie d’un paradis perdu qui s’impose comme une urgence pour les peintres. Les panoramas peuplés de troupeaux de bisons innombrables, peints au début des années 1860 par William Jacob Hays (1830-1875), par ailleurs un peintre animalier conventionnel, évoquent l’une des grandes catastrophes écologiques du siècle.
C’est, dans une lumière dorée ou d’un rose magique, une métaphore de la vie menacée de destruction. Seul registre comptant des tableaux célèbres et représentés dans tous les grands musées américains, le grand paysage sublime, donnant l’impression d’une nature vierge et fabuleuse, promesse du destin sans limites réservé à l’homme américain, connaît son apogée dans les années 1860 avec Albert Bierstadt (1830-1902) et dans les années 1870 avec Thomas Moran (1837-1926). Il a une visée poétique et religieuse mais permet aussi d’attirer de nouveaux voyageurs vers l’Ouest en popularisant les images inouïes des grands sites naturels emblématiques de l’Amérique dont les entrepreneurs de chemin de fer sont les premiers commanditaires. La vallée de Yosemite en Californie, sujet de prédilection de Bierstadt, ou Yellowstone, premier Parc naturel institué en 1872, exploré par Moran, regorgent de cascades, d’à-pics vertigineux, de geysers qui fournissent la matière d’une peinture retravaillée en atelier sur des formats souvent gigantesques à partir des esquisses relevées sur le motif.
La fin du siècle est dominée par la figure de Frederic Remington (1861-1909), le plus populaire des spécialistes du genre western. À ce moment où l’histoire s’écrit rétrospectivement devait correspondre un artiste virtuose, capable de fixer la moindre nuance des gestes désormais « mythiques » des cow-boys, militaires, colons et Indiens, ainsi que de leurs montures. Peintre et sculpteur, il est d’abord un illustrateur à succès et annonce toute une génération d’artistes illustrateurs qui écrivent une grande page de l’histoire de l’art américain qui se poursuivra jusqu’à Norman Rockwell. Prolifique et parfois systématique, notamment dans ses célèbres bronzes (Bronco Buster, 1895), Remington trouve toutefois des accents poétiques étonnants, notamment dans ses œuvres tardives (Les Signaux de fumée, 1908).
Son contemporain Charles Marion Russell (1865-1926) affiche les mêmes ambitions narratives, avec de grandes chevauchées, un sens des espaces largement ouverts, une palette étonnante (Chasse au bison, Minneapolis Institute of Arts) et une science très subtile de l’anatomie animale. Dans la voie ouverte par Remington et Russell, un artiste comme Frank Tenney Johnson propose une vision inquiète et mélancolique qui n’enlève rien au caractère épique de la conquête mais semble s’interroger sur son sens. Ses voyageurs solitaires sont parmi les plus belles œuvres inspirées par la magie de l’Ouest (Californie ou Oregon, 1926).
Les illustrateurs exploitent pleinement le mythe et les tableaux les plus réussis ont souvent été des couvertures de magazine sinon des projets publicitaires, comme ceux de N.C. Wyeth pour Cream of Wheat (Minneapolis Institute of Arts). Wyeth et William R. Leigh franchissent une nouvelle étape dans l’extravagance des couleurs et l’intensité dramatique. Wyeth incarne ce paradoxe d’un art qui déborde d’inventivité au moment où l’histoire devient codifiée et artificielle. L’art de Wyeth est particulièrement bien illustré par des œuvres qui vont de la méditation lyrique inspirée des spiritualités indiennes aux scènes de bagarre échevelées où il n’hésite pas à faire éclater les crânes dans un nuage de fumée (Bagarre au pistolet, 1916). Les visions romantiques de Miller ou de Stanley sont loin. La virtuosité a remplacé la pureté du premier regard, mais l’enchantement n’en est que plus irrésistible. Inclassable, Maynard Dixon (1875-1946) travaille dans une veine narrative qui oscille entre archaïsme et modernisme, synthétisant toutes les approches de l’Ouest pour en extraire la magie. Il rend d’abord hommage au territoire et à ses habitants d’origine, tout en portant un regard aussi sympathique que critique sur les aventures de l’homme blanc dans son nouveau monde (Hogback Hill, 1942).
voir aussi ; les marines américaines Fitz Hugh Lane ouJohn Frederick Kansett