Dossier réalisé par Le Musée National d'Art Moderne
Les artistes et leurs uvres :
Jasper Johns, Figure 5,
1960
Roy Lichtenstein, Modular
Painting with four panels, 1969
Claes Oldenburg, "Ghost"
Drum Set, 1972
Robert Rauschenberg, Oracle,
1962-19656
James Rosenquist, President
Elect, 1960-1961
Andy Warhol, Ten Lizes,
1963
Quest-ce que le Pop Art ?
Si le terme de Pop Art est aujourd'hui largement diffusé, en revanche le champ artistique qu'il désigne ainsi que la problématique qu'il soulève restent souvent méconnus.
On appelle Pop Art anglais un groupe dartistes qui se manifeste à partir de la moitié des années cinquante. Son identité se construit à la suite de réflexions menées sous forme de réunions et de conférences par le cercle intellectuel qua été lIndependent Group. Constitué de peintres Eduardo Paolozzi et Richard Hamilton, du couple darchitectes Alison et Peter Smithson, du critique dart Lawrence Alloway, lIG a essentiellement centré sa recherche théorique sur la technologie, doù la référence récurrente du Pop Art anglais à la science-fiction.
Sans communication explicite avec le Pop Art anglais, le Pop Art américain désigne une tendance née dinitiatives individuelles : sil nest pas un mouvement structuré au sens dun groupe qui organise des manifestations collectives, il a néanmoins une cohérence, en ce quil est globalement issu du travail de Robert Rauschenberg et surtout de Jasper Johns : les artistes héritent de son intérêt pour les objets ordinaires, de son ironie, ainsi que de sa confiance en la puissance des images. Le foyer du Pop Art américain est localisé à New York, où exposent tout dabord des artistes comme, Claes Oldenburg et Jim Dine, Roy Lichtenstein, Andy Warhol, puis James Rosenquist, George Segal, et Tom Wesselman.
Au-delà de leur divergence généalogique, Pop Art anglais et Pop Art américain se retrouvent sur le terrain dun postulat commun exprimé par lallocution même de Pop Art. Inventée par Lawrence Alloway à la fin des années cinquante, cette expression indique que lart prend appui sur la culture populaire de son temps : il lui emprunte sa foi dans le pouvoir des images. Mais, si le Pop Art cite une culture propre à la société de consommation, cest bien sur le mode de lironie, comme lindique la définition que le peintre anglais Hamilton donne de sa production artistique: "Populaire, éphémère, jetable, bon marché, produit en masse, spirituel, sexy, plein dastuces, fascinant et qui rapporte gros".
Cependant, cette double caractéristique suscite quelques questions. Jusquà quel point le Pop Art peut-il citer la culture populaire de son temps sans se confondre avec elle? Peut-on parler dune "culture" de masse ou faut-il considérer celle-ci comme un trait de civilisation ?
Si chaque artiste apporte singulièrement sa réponse, il apparaît que, Pop Art et "Culture Pop" ne se confondent pas, quils entretiennent un rapport dialectique dans la mesure où le Pop Art emprunte ses matériaux à la culture de masse, qui en retour profite de ses innovations stylistiques. La tendance Pop prend ainsi dès le début des années 60 jusquen 1970 une dimension pluridisciplinaire et internationale qui se manifeste principalement à travers le design italien (par exemple le célèbre fauteuil Sacco,1968 de Piero Gatti rappelle les objets mous de Oldenburg) et les architectures utopiques du groupe Archigram (comme Walking City, 1964 imaginée par Ron Herron) issues de lunivers futuriste de la bande dessinée.
A partir des années 70, les artistes se tourneront vers des préoccupations beaucoup plus contestataires.
Textes de référence
Entre Pop Art et culture populaire, il y a une distinction essentielle pour saisir la spécificité de la démarche des artistes pop :
Texte extrait de "Le développement du Pop Art
anglais", Lawrence Alloway 1966
(in Lucy R. Lippard, Le Pop Art, Paris 1996, Thames & Hudson pour la traduction
française, p. 27)
"Le Pop Art a été associé à la "communication de masse" tant sur le ton de la plaisanterie que dans les discussions sérieuses : les emprunts du Pop Art aux mass media ont servi de prétexte à une identification complète entre la source dinspiration et son adaptation. Et par voie de conséquence, on en est arrivé à identifier les artistes Pop à leurs sources. Une telle conception est doublement fausse : dans le Pop Art, limage existe dans un contexte complètement nouveau, et cest là une différence fondamentale ; de plus, les mass media sont plus complexes et moins inertes que ce point de vue ne le laisserait supposer. La célébrité rapide de certains artistes a été comparée, non sans malveillance, à la gloire tapageuse de certaines vedettes éphémères. Vers la fin des années 1940 et au début des années 1950, lart abstrait américain a établi, à légard de lart et de ses spectateurs, un nouveau système de références ; au cours de la décennie suivante, cette fonction normative revint au Pop Art. Alors quon se posait jusque-là des questions dont limportance était couramment admise (À quel moment peut-on considérer quun tableau est terminé ? Quel est le minimum acceptable pour décréter quun tableau en est un ?), le Pop Art a donné lieu à dautres questions : jusquà quel point une uvre dart peut-elle se rapprocher de sa source sans perdre son identité ? ou combien de significations simultanées une uvre dart peut-elle revêtir ?"
Warhol (extraits de Andy Warhol. Rétrospective, Centre Georges Pompidou,
1990, pp. 457-467)
"Si vous voulez tout savoir sur Andy Warhol, vous navez quà regarder la surface de mes peintures, de mes films, de moi. Me voilà. Il ny a rien dessous."
"Si je peins de cette façon, cest parce que je veux être une machine, et je pense que tout ce que je fais comme une machine correspond à ce que je veux faire."
"On a souvent cité cette phrase de moi : "jaime les choses barbantes". Eh bien je lai dit et cest ce que je pense.
Mais cela ne veut pas dire que ces choses-là ne me barbent pas. Bien sûr, ce que je trouve barbant ne doit pas le paraître à dautres, car je nai jamais pu regarder jusquau bout les émissions daventure à la télé, parce quece sont à peu près les mêmes intrigues, les mêmes plans et les mêmes montagnes encore et encore. Apparemment, la plupart des gens adorent regarder à peu près la même chose du moment que les détails changent. Moi, cest tout le contraire. Si je dois regarder la même chose que la veille au soir, je ne veux pas que ce soit à près la même, je veux que ce soit exactement la même. Parce que plus on regarde exactement la même chose, plus elle perd son sens, et plus on se sent bien, avec la tête vide."
"Ce qui est formidable dans ce pays, cest que lAmérique a inauguré une tradition où les plus riches consommateurs achètent en fait la même chose que les plus pauvres. On peut regarder la télé et voir Coca-Cola, et on sait que le président boit du Coca, que Liz Taylor boit du Coca et, imaginez un peu, soi-même on peut boire du Coca. Un Coca est toujours un Coca, et même avec beaucoup dargent, on naura pas un meilleur Coca que celui que boit le clodo du coin. Tous les Coca sont pareils et tous les Coca sont bons.
Liz Taylor le sait, le président le sait, le clodo le sait, et vous le savez."
"Une fois quon est pop, on ne peut plus voir les signaux de la même façon.
Et une fois quon a commencé à penser pop, on ne peut plus voir lAmérique de la même façon.
À partir du moment où on met une étiquette, on franchit le pas. Je veux dire, on ne peut plus revenir en arrière et voir la chose sans son étiquette. On voyait lavenir et ça ne faisait aucun doute. On voyait des gens passer devant sans le savoir, parce quils pensaient encore comme autrefois, avec des références au passé.
Mais il suffisait de savoir quon était dans lavenir, et cest comme ça quon sy retrouvait.
Il ny avait plus de mystère, mais les surprises ne faisaient que commencer."
"Les artistes pop faisaient des images que tous les passants de Broadway pouvaient reconnaître en un quart de seconde : des bandes dessinées, des tables de pique-nique, des pantalons, des personnes célèbres, des rideaux de douche, des réfrigérateurs, des bouteilles de Coca Toutes ces choses modernes formidables, que les expressionnistes abstraits sefforçaient de ne surtout pas remarquer."
"Je ne crois pas que ce soit bientôt la fin du Pop Art. Les gens sy intéressent et lachètent encore, mais je ne saurais pas vous dire ce que cest que le Pop Art, cest trop compliqué. Ça consiste à prendre ce qui est dehors et à le mettre dedans, ou à prendre le dedans et à le mettre dehors, à introduire les objets ordinaires chez les gens.
Le Pop Art est pour tout le monde. Je ne crois pas que lart devrait être réservé à quelques privilégiés, je crois quil doit sadresser à la masse des Américains, et dailleurs ils sont généralement ouverts à lart.
Je pense que le Pop Art est une forme dart aussi légitime que les autres, limpressionnisme, etc. Ce nest pas de la frime.
Je ne suis pas le grand prêtre du Pop Art, je suis simplement un de ceux qui travaillent là-dedans.
Je ne minquiète ni de ce quon écrit sur moi ni de ce que les gens peuvent penser de moi en le lisant."
"Je nai jamais compris pourquoi, quand on meurt, on ne disparaît pas tout bonnement.Tout pourrait continuer comme avant, à la seule différence quon ne serait plus là. Jai toujours pensé que jaimerais avoir une tombe sans rien dessus. Pas dépitaphe, pas de nom. Jaimerais en fait quon lise dessus: "fiction".
Chronologie
1956
Exposition This is tomorrow à la Whitechapel Gallery, Londres,
organisée par le critique Lawrence Alloway, inventeur du terme "Pop
Art".Les uvres exposées intégraient des éléments
de la culture populaire : images de Marilyn Monroe, publicité pour
le film Planète interdite
1957
Leo Castelli, qui sera lun des grands promoteurs du Pop Art,
ouvre sa galerie à New York.
1958
Premières expositions personnelles de Jasper Johns et de Robert
Rauschenberg à la Galerie Leo Castelli à New York.
1960
Andy Warhol exécute ses premières peintures à
partir de bandes dessinées : Dick Tracy, Superman, Popeye
1961
Première exposition personnelle de Rauschenberg à Paris,
galerie Daniel Cordier.
Oldenburg ouvre le Store, un atelier-magasin où il expose des
objets en plâtre peints et organise de happenings. Ce lieu deviendra
lannée suivante le Ray Gun Theater.
1962
Roy Lichtenstein expose ses premières uvres composées
à partir de vignettes de BD, à la galerie Leo Castelli.
Marilyn Monroe meurt en août, son image est diffusée dans
tous les journaux et magazines. Andy Warhol commence son travail de portrait
multiple à partir de son effigie.
En octobre, la galerie Sidney Janis de New York organise lexposition
The New Realists, dans laquelle les artistes européens nouveaux réalistes
sont présentés comme les précurseurs imparfaits dune
démarche artistique qui ne sépanouit pleinement quavec
les artistes du Pop Art.
Ileana Sonnabend (première femme de Leo Castelli) ouvre une
galerie à Paris qui va introduire les artistes américains en
Europe : elle expose Johns en 1962, Rauschenberg en 1963, Warhol en 1964.
1963
En novembre, Warhol transforme un loft en studio quil appelle
la Factory, lieu légendaire de la culture pop, dont les murs sont recouverts
de papier aluminium ; cest le lieu de rendez-vous de tous les participants
à la vie underground new-yorkaise. Warhol y réalise ses premiers
films, Eat et Kiss.
1964
Le grand prix du jury de la 34e Biennale de Venise est décerné
à Rauschenberg, signe de la nouvelle prédominance de lart
américain sur lart européen.
1965
Warhol rencontre le groupe du Velvet Underground quil produit,
dont il réalise les pochettes de disques et organise les concerts.
1967
La galerie Sydney Janis de New York présente l'exposition Hommage
to Marilyn Monroe, qui rassemble de nombreux artistes, américains et
européens, de la tendance Pop.
1968
Warhol est grièvement blessé de plusieurs coups de revolver
par Valérie Solanas, actrice féministe et fondatrice du SCUM
(Society for Cutting Up Men), à la Factory.
1969
Une grande rétrospective consacre l'uvre d'Oldenburg au
Museum of Modern Art de New York.
1971
Warhol conçoit la pochette de Sticky Fingers pour les Rolling
Stones, exemple de collaboration entre les différents domaines de la
culture pop.
1974
Lawrence Alloway propose une vision globale du Pop Art à travers
la rétrospective qu'il lui consacre au Whitney Museum of American Art
de New York : le Pop Art est désormais identifié comme un moment
achevé de l'histoire de l'art.
2001
Exposition Les années Pop : 1956-1968, Centre Pompidou, Paris
Bibliographie sélective
Essais sur le Pop Art:
Lucy R. Lippard, Le Pop Art, Thames & Hudson, Paris 1996, pour
la traduction française.
Marco Livingstone, Le Pop Art, Hazan, Paris, 1990 pour la traduction
française.
Artstudio, Spécial Andy Warhol, Printemps 1988.
François Pluchart, Pop Art et Cie, 1960-1970, Editions Martin
Malburet, Paris, 1971.
Catalogues dexposition:
Les années Pop : 1956-1968, Centre Georges Pompidou, Paris,
2001.
De Klein à Warhol. Face à face France-Etats-Unis, Musée
dart moderne et dart contemporain de Nice, novembre 1997-mars
1998.
Andy Warhol. Rétrospective, Centre Georges Pompidou, Paris,
1990.
Le Pop Art américain aujourdhui, Galerie dart contemporain
des musées de Nice, 1979.
Textes dAndy Warhol:
Ma philosophie de A à B, Flammarion, Paris, 1977 pour la traduction française.