La nuit du chasseur
Charles Laughton
1955
(The night of the hunter). Avec : Robert Mitchum (Harry Powell), Shelley Winters (Willa Harper), Lilian Gish (Rachel Cooper), Peter Graves (Ben Harper), Billy Chapin (John Harper), Sally Jane Bruce (Pearl Harper). 1h33.

En Virginie, au bord de l'Ohio, dans les années 30. Avant d'être arrêté par la police, Ben Harper a le temps de remettre le produit d'un hold-up, dix mille dollars, à ses deux enfants, le jeune John et la toute petite Pearl. Il leur fait jurer de ne dire à personne, pas même à leur mère, où le trésor se trouve, afin qu'ils l'aient encore à leur majorité. Ben est condamné à mort pour un double meurtre. En prison, il rencontre le pasteur Harry Powell. C'est un homme étrange, à demi fou, meurtrier d'une douzaine de veuves, vêtu entièrement de noir, dont les doigts de la main droite portent les lettres du mot LOVE et ceux de la main gauche le mot HATE. Ben parle dans son sommeil, et, interrogé par Powell, laisse entendre qu'il a un magot.

Une fois libéré, Powell se rend à la ferme des Harper. Il ne tarde pas à s'apercevoir que les enfants savent quelque chose. Il séduit leur mère, Willa, et l'épouse. Il interroge constamment les deux enfants, usant tantôt de douceur et tantôt de menace, mais n'obtient rien. Quand il comprend que Willa ne sait rien mais qu'elle commence à se douter de quelque chose et suspecte ses intentions, il la tue et laisse courir le bruit qu'elle est partie. En fait son cadavre, placé dans sa voiture, repose au fond de la rivière, les cheveux flottant au gré du courant.

Les gosses réussissent à enfermer Powell dans la cave. Il venait de faire avouer à la fillette que le magot se trouve dans sa poupée. John et Pearl descendent le fleuve en barque et sont recueillis par la vieille Rachel, une femme généreuse et maternelle qui s'occupe déjà de deux enfants. Powell vient réclamer John et Pearl comme s'ils étaient à lui, mais Rachel le chasse avec son fusil. Plus tard il revient et elle tire sur lui avant d'appeler la police qui l'arrête. John assiste à cette arrestation, la confond avec celle de son père et, bouleversé, rend les dollars à Powell comme s'il était son père. Après son procès, la foule veut lyncher Powell. Les policiers sont obligés de le transférer dans une autre prison. Rachel élèvera les enfants.

 

Ce film inclassable ; qui fut un échec commercial et empêcha Laughton de continuer une carrière de metteur en scène, a toujours été très apprécié de certains cinéphiles. Empruntant au film noir, il s'inscrit aussi dans la lignée des contes noirs, des récits d'aventures plus ou moins fantastiques et cauchemardesques dont les enfants sont à la fois les héros et les victimes (Moonfleet).

La relative maladresse du film sur le plan dramatique renforce encore son étrangeté. A vrai dire, le développement de l'histoire, articulée en trois phases, compte beaucoup moins dans le film que son atmosphère et ses personnages.

S'il est absurde de dire, comme cela a été fait, que Mitchum trouve là son meilleur rôle et fut découvert à partir de ce film, il ne fait aucun doute que son personnage est d'une originalité peu commune. Il tient de Barbe-Bleue, de l'ogre et de tous ces êtres mythiques qui fascinent et terrorisent l'imagination des enfants.

C'est surtout plastiquent que le film est surprenant. Il doit beaucoup au travail de l'opérateur Stanley Cortez. Les décors d'inspiration gothique et expressionniste évoquent aussi l'inspiration scandinave et celui de Dreyer en particulier. Les intérieurs (recréés en studios) ont en commun une qualité composite d'irréalité (ou de surréalité) qui donnent au film sa bizarre cohérence. Au delà de toute rationalité, le récit est ponctué d'images et de scènes inoubliables : le cadavre de Willa au fond de l'eau, le cantique que chantent à deux voix la nuit, Rachel assise sous sa véranda, un fusil sur les genoux, et Powell qui la guette dans le jardin.

Tout noir qu'il soit sur le plan plastique, le film est loin d'être entièrement pessimiste. Une part importante de son message vise à montrer que l'endurance naturelle des enfants et leur innocence peuvent venir à bout de la folie, de la cupidité et du mal qui sont le lot des adultes.

La nuit du chasseur est racontée, Laughton l'a dit à tout le monde, du point de vue de John. Même si cette précision n'est pas à prendre au pied de la lettre (au début du film, il y a trois séquences avant qu'apparaisse le personnage de John), le point de vue se rapproche autant que faire se peut de celui d'un enfant. Ainsi, dans la scène du village où Ruby s'aventure seule pour rencontrer des garçons, Laughton et son décorateur ont voulu dépeindre un monde composé uniquement de détails qui capteraient l'attention d'un enfant.

Pearl, l'inoubliable Sally Jane Bruce, semble d'abord être l'enfant privilégiée par le récit. Le père pense au stratagème de la poupée en regardant Pearl. Néanmoins c'est au garçon que le père confie son secret avant de se faire fracasser par els flics. Quand John serre son ventre, comme saisi d'une étrange douleur (ce détail n'est pas dans le roman et l'on apprend dans le documentaire Charles Laughton end The night of the hunter que c'est Laughton dans le hors-champ qui se frappe le ventre pour lui donner le timing du geste), on dirait qu'il est tombé enceint du secret terrible que lui a confié son père. Ensuite un autre père (hors-la-loi comme le vrai) viendra chercher le secret. De plus en plus muet, John apprendra à parler quand Rachel l'adopte à la fin, lui donnant une nouvelle identité. Avant, il s'imaginait être le fils d'un roi chargé de tuer ceux qui cherchaient l'or de son père. Maintenant il est Moïse, le bébé trouvé dans la rivière.

A la fin, voyant Powell ligoté par les flics -une répétition du traumatisme initial, chorégraphiée par Laughton exactement de la même manière -il saisit de nouveau son ventre, puis la poupée, dont il se sert pour frapper Powell, allongé maintenant par terre :"Papa ! C'est trop Papa ! Je ne peux pas supporter ça ! Ici ! Je n'en veux pas ! C'est trop ! Je n'y arrive pas !" L'argent sort de la poupée au moment où John se vide de son secret. Devenu trop lourd à porter, il remplace le symptôme cru de l'accouchement du roman où, lorsque les flics arrêtent Powell, John urine sur ses chaussettes. John peut renaître, enfanté par lui-même parce que le voyage sur la rivière -paysage utérin auquel Laughton a ajouté pendant le tournage une image de fécondité avec les fleurs qui émettent leur pollen- et la version mythique du voyage racontée par Rachel ont préparé cet accouchement.

Si les enfants doivent traverser ce traumatisme presque seuls, c'est qu'ils n'ont pas d'exemples devant eux. Dans La nuit du chasseur, il y a Willa, la femme enfant qui ne remplit jamais les fonctions d'une mère ; Icey Spoon, vieille fille mariée pour laquelle le plaisir sexuel n'est qu'un leurre et un mensonge inventé par les hommes ; Powell, qui cherche l'argent dans les ventres des femmes et l'alcoolique Oncle Birdie, éternellement culpabilisé par la photo de sa femme décédée et impuissant à assurer le rôle de père. Par contraste l'image des fleurs jetant leur pollen nous introduit au monde de Rachel, qui a eu des enfants et comprend la naïveté des jeunes filles dont elle recueille les "inconséquences", nourrissant ces enfants adoptés en venant uen fois par semaines le beurre et els œufs qui sont els fruits de son royaume fécond.

Auréolée par des visages d'enfants, puis seule à la fin, Rachel nous donne deux fois la morale de l'histoire, comme si elle la racontait à un enfant, à l'enfant en nous. Laughton a pensé vers la fin du tournage qu'il devait préciser encore son explication avec une troisième intervention de Rachel "Dans la vie de chaque enfant, riche ou pauvre, il y a un instant de fuite dans l'obscurité ; et il n'y a pas de mots pour rassurer un enfant. Un enfant regarde une ombre sur le mur et voit un tigre. Et les adultes disent "ce n'est pas un tigre ; retourne au lit". Et quand cet enfant s'endort, c'est un sommeil hanté par le tigre, par la respiration du tigre sur les carreaux de la fenêtre".

Cette morale extraite mot à mot du roman de Davis Grubb sur l'imaginaire d'enfance et le chasseur qui rôde dans sa nuit profonde, aurait trouvé son écho dans la dernière réplique de John, quand Rachel lui donne la montre qui lui servira à conjurer sa peur : "John : "je n'ai plus peur ! J'ai une montre qui fait tic-tac ! J'ai une montre qui brille dans le noir".

Laughton a filmé puis supprimé toute cette partie, ne gardant qu'une seule idée : les enfants doivent être costauds pour résister à la cruauté de ce monde. Il a dû sentir que la troisième énonciation de la morale toucherait de trop près au sens du film, et pêcherait contre les puissances des ténèbres qu'il avait convoqué pour bâtir son film unique.

Sources : Jacques Lourcelles, dictionnaire des films. Bill Khron, les nouvelles clés de La nuit du chasseur, cahiers du Cinéma n°578, avril 2003

Et :

Voir : Photogrammes du films