Les Harmonies Werckmeister
2000

Le pays est en proie au désordre, des gangs errent dans la capitale. Valushka, un postier, s'extasie sur le miracle de la création et se bat contre l'obscurantisme. Dans un café, il tente d'entraîner les clients ivres dans ses visions cosmologiques, puis, à travers la ville, chez Monsieur Eszter, un vieil homme occupé à accorder un piano pour retrouver l'harmonie du clavecin qui a été brisée par l'invention Werckmeister.

Un mystérieux cirque est installé sur la grande place où la foule muette se rassemble.

Valushka court sous un ciel de plomb, le vent souffle, on est en novembre et c'est déjà l'hiver, le brouillard se répand, plus épais que jamais, la lumière est glacée, brutale, irréelle, les rues couvertes de détritus, les immeubles délabrés, des vitrines ont été brisées ; plus de médecins, plus d'écoles, l'heure du Jugement dernier serait-elle arrivée ?

Premier film de Béla Tarr à être distribué en France, Les Harmonies Werckmeister est adapté d'un roman de Laszlo Krasznahorkai (La Mélancolie de la Résistance). Cinéaste réputé difficile, (Le tango de Satan durait plus de sept heures), Tarr est une référence pour quelques happy few dont Gus van Saint qui reprend le long et beau travelling des deux amis marchant d'un même pas dans Gerry, son dernier film non encore distribué en France.

Le noir et blanc expressionniste et la fable philosophique rappellent les premières œuvres de Bergman ou, sur un scénario assez proche, La Honte (1967), et l'œil de la baleine fait penser à l'œil du monstre marin ramené par les pêcheurs sur la plage à la fin de La dolce vita (1959).

 

Tarr comme Fellini ou Bergman ne choisit pas un héros positif comme point d'ancrage et d'identification pour son spectateur. Sa sympathie va manifestement à Janos Valushka, le jeune postier un peu simple fasciné par l'astronomie et admirateur du musicologue M. Eszter. Celui-ci semble être porteur de la question centrale que pose Tarr dans ce film : jusqu'où peut aller l'exigence de l'artiste ?

Le musicologue isolé du monde et des autres a accordé son piano pour échapper aux tricheries avec les mathématiques concoctées par Werckmeister pour obtenir la gamme tempérée dont seront issus tous les chefs-d'œuvre de la musique dite classique à partir de Jean-Sébastien Bach. Seul face à son micro, le musicologue déclare vouloir retrouver la musique naturelle et l'harmonies des sphères. Dans un de ses magnifiques plans séquences, Béla Tarr tourne autour du musicologue qui ne semble prêter aucune attention à son jeune ami Janos venu comme chaque jour lui porter à manger, et le coucher.

L'exigence du musicologue va se heurter au monde extérieur et l'amener à capituler en rase campagne. Il devra accepter le dictât de sa femme qui a besoin de sa notoriété dans la ville pour obtenir les signatures de soutien à son projet de retour à l'ordre et, face à la violence déchaînée par le mystérieux prince qui accompagne la baleine, il acceptera sagement de réaccorder son piano selon la gamme tempérée pour mieux le vendre. Cette façon de sauver les meubles est toutefois au service d'une bonne cause : Janos, probablement torturé par les militaires est devenu fou, c'est dorénavant M. Eszter qui devra veiller sur lui.

Jusqu'où aller trop loin dans l'exigence, cette question Béla Tarr se la pose dans chaque plan. Chaque plan étant un plan séquence d'entre une et dix minutes avec des mouvements souvent magnifiques mais parfois minimalistes (le tracteur avec la benne de la baleine que l'on suit depuis le fond de la rue jusqu'à son passage devant Janos, Janos marchant dans le soleil levant, courant sur la voie ferrée, la séparation de Janos et de M. Eszter...). Ce refus du champ contrechamp exacerbe parfois le suspens ainsi de la découverte par Janos du cadavre de son ami le bottier. Mais elle est surtout l'occasion d'une véritable chorégraphie de la mise en scène, somptueuse dans les scènes de foule.

Le premier plan séquence amorcé sur la grille d'un poêle à charbon débute par l'ordre donné par le patron d'un bar de sortir à tous les poivrots. Mais l'un d'eux demande que l'on laisse Janos faire son spectacle. Les tables sont rangées. Janos se saisit des habitués fait joué à l'un le soleil à l'autre la terre en mouvement et à un autre la lune. Le ballet s'arrête pour mimer l'instant de l'éclipse puis repart avec tous ces hommes aux corps massifs ou meurtris incarnant le mouvement des planètes. La caméra s'élève, saisit la lumière du plafonnier qui les illumine tous avant de repartir saisir le patron qui, cette fois, s'assure que tous vont partir. Le long trajet de Janos dans la campagne déserte est illuminé de cette hauteur de vue. Grande séquence aussi celle de la caméra saisissant les visages des hommes qui commencent à s'assembler sur la place qu'ont déserté femmes (peu présentes dans le film) et enfants (totalement absents). La Chorégraphie de Tarr culmine dans la scène du saccage de l'hôpital où un lent travelling saisit les passages à tabac des malades dans les chambres avant que la vision d'un vieillard décharné, image des camps de la mort nazi, ne vienne redonner une conscience à ces hommes qui s'en reviennent alors lentement chez eux.

J.-L. L. le 10/04/2003

Genre : Drame humain

Allemagne/France/Hongrie (Werckmeister harmoniak). Avec : Lars Rudolph (Janos Valushka), Peter Fitz (M. Eszter), Hanna Schygulla (Mme Eszter). 2h25.