Erotisme

L'histoire du cinéma érotique ne peut se résumer à l'histoire du passage de la suggestion de l'acte sexuel à sa représentation non simulée. En pointant le désir plus que l'acte, les surréalistes donnent son vrai sens au cinéma érotique. Pour eux, le désir sexuel comme réalité subversive est au coeur même du cinéma. "Ce qu'il y a de plus spécifique dans les moyens du cinéma, écrit André Breton, c'est de toute évidence le pouvoir de concrétiser les puissances de l'amour". Pour lui, le cinéma est amour, force du désir.

Dans Un chien andalou (Bunuel, 1928), Pierre Batcheff malaxe les seins nus de Simone Mareuil. L'âge d'or (1930), interdit pendant un demi-siècle, est traversé par l'irrésistible pulsion du désir, la volonté de s'accoupler dans la boue malgré la présence des ecclésiastiques et autres notables ; la femme y est non seulement consentante, mais désirante, donc scandaleuse. Lya Lys suce avec frénésie le doigt de pied d'une statue. C'est là "l'exaltation de l'amour total" affirme André Breton. Dans La coquille et le Clergyman (Germaine Dulac, 1928) Antonin Artaud identifie l'érotisme à la cruauté ; "il se jette sur elle, écrit-il dans le scénario, et lui arrache son corsage comme s'il voulait lacérer ses seins. Mais ses seins sont remplacés par une carapace de coquillages."

L'érotisme, empêché par la censure et notamment par le code Hays, surgit par effraction. Comme cette jeune fille hésitant à toucher le pis d'une vache dans Los Olvidados (1951) ou le lait s'écoulant sur ses cuisses, ou encore les vieillards fétichistes, adorateurs des chaussures de femmes chers à Luis Bunuel: El (1953), La vie criminelle d'Archibald de la Cruz (1955), Susana la perverse (1950) et surtout le personnage de Don Jaime dans Viridiana (161).

Aux Etats-Unis, l'érotisme n'est moins refoulé que sublimé. D'où l'apparition des stars : Greta Garbo, Marlène Dietrich, Rita Hayworth, Ava Gardner, Marilyn Monroe. Pour Hollywood, la star s'élève au dessus des vivants. Elle est la femme inaccessible, incarnation de l'amour fou cher à André Breton. Adou Kyrou est allé jusqu'à parler de la "Femme cinématographique" en songeant à Marlène dans Shanghai Express (1932), à Mae West, à Louise Brooks. Le strip-tease le plus sublimé d'Hollywood fut celui de Rita Hayworth dans Gilda de Charles Vidor (1946) lorsqu'elle retire ses longs gants noirs en chantant "Put the blame on mamie".

C'est finalement Mai 68 et ses effets libérateurs sur les moeurs qui cassent le tabou et imposent le sexe. Le succès mondial d'Emmanuelle (Just Jaeckin, 1974) avec Sylvia Krystel et Alain Cuny en initiateur pornocrate, clamant avec Arthur Rimbaud qu'il faut changer la vie, consacre le triomphe du porno soft à l'usage des familles endimanchées.

Le libéralisme, la pilule, la psychanalyse lacanienne et les confessions radiophoniques de Ménie Grégoire se donnent la main. L'érotisme aseptisé, ayant perdu sa charge subversive, peut s'afficher au grand jour et devenir marchandise à usage domestique ; ce dont ne se privera pas le cinéma publicitaire.

Le 23 avril 1975 : passage à l'acte, le premier film hardcore (en argot : "du vrai") montrant explicitement l'acte sexuel est autorisé en France. C'est Anthologie du plaisir, film américain d'Alex de Keuzy. Il faut donc attendre le milieu des années 70 pour que l'on ose transgresser l'interdit et passer de la suggestion métaphorique à la représentation non simulée de l'acte sexuel.

"Des siècles et des siècles, écrit Annie Ernaux, des centaines de générations et c'est maintenant seulement que l'on peut voir cela, un sexe de femme et un sexe d'homme s'unissant, le sperme - ce qu'on ne pouvait regarder sans presque mourir - devenu aussi facile à voir qu'un serrement de main".

Devant l'engouement populaire qui fait ombrage au cinéma "normal", la loi du 30 décembre 1975 canalise le public en classant tous les films hard dans la catégorie des films X, avec salles spécialisées et augmentation de la TVA. Censuré économiquement et culturellement, le cinéma érotique prend une nouvelle fois la voie de la sublimation. Une seule exception L'empire des sens (Nagisha Oshima, 1976). Le mouvement de la passion érotique est dans "l'égarement et la démesure" au sens où Nietzsche l'entend. "Ce que nous voulons, écrit Bataille, est ce qui épuise nos forces et ressources et qui met, s'il le faut, notre vie en danger". C'est ce que Sade affirme lorsqu'il dit que l'essence de la volupté est à l'image du crime.

Petites notes sur la censure et le code Heys (Motion Picture Production Code).

En 1896 la projection du premier baiser cinématographique entre John C. Rice et May Irvin déchaîne les fureurs de la presse et des ligues bien pensantes. En 1930 le code Hays est adopté aux U.S.A Il sera libéralisé dans son application à partir de 1961 mais sévira jusqu'en 1966 avant que la grande révolution des moeurs des années 60 ne trouve un écho dans les productions hollywoodiennes.

Bibliographie.

Choses secrètes Jean-Claude Brisseau France 2002
Nom de code : Sacha Thierry Jousse France 2001
Intimité Patrice Chéreau France 2000
L'ennui Cédric Kahn France 1998
Le cri de la soie Yvon Marciano France 1995
La comédie de Dieu Joao Cesar Monteiro Portugal 1995
Noce blanche Jean-Claude Brisseau France 1989
La lectrice Michel Deville France 1988
L'empire de la passion Nagisa Oshima Japon 1978
L'empire des sens Nagisa Oshima Japon 1976
Le dernier tango à Paris Bernardo Bertolucci France 1972
Tristana Luis Bunuel France 1970
Belle de jour Luis Bunuel France 1966
Viridiana Luis Bunuel Espagne 1961
L'âge d'or Luis Bunuel France 1930
L'Ange bleu Joseph von Sternberg Allemagne 1930
Principaux films comportant une dimension érotique :