L'effet d'élargissement du champ relève des fonction sémentique du montage et produit donc du sens connoté. Le cinéaste nous indique que, pour bien voir, il faut savoir prendre du recul. Trois exemples en sont donné par Moretti dans Aprile et trois autres par Kubrick dans Full metal jacket :
Aprile s'ouvre sur un plan du présentateur de la télévision. Lui succède un plan plus large révélant le vrai contexte de la scène avec le cadrage de Giovanni et sa mère commentant ces résultats politique de la soirée du 28 mars 1994.
Le second exemple est le plus magistrale. Giovanni, dans son bureau demande à ses collaborateurs de filmer la campagne de Berlusconi en plan fixe. Il se retrouve lui-même, seul, face à l'écran. Il se met à prononcer des mots plus extravagants les uns que les autres et qui se révèlent être - lorsqu'il est filmé au plan suivant, de derrière et dans un cadre plus large découvrant un kiosque à journaux - des titres de quotidiens ou de magazines. Mais la séquence ne s'arrête pas là. Et l'énumération des titres de journaux continue sur le plan suivant où Giovanni semble lire l'un d'entre-eux. Le plan d'après nous révèle qu'il s'agit d'un immense collage de journaux et les plans suivants, plus sinistres, finissent par donner la morale de tout cela : ces titres qui semblent si différents sont en fait un même et grand journal plein d'intérêts et de collusions cachées qui ne peut éveiller la conscience et la vigilance des lecteurs mais qui constitue, au mieux, un lit dans lequel on s'endort et, au pire, une tombe. Rarement sans doute une telle idée, banale en soi, n'aura été filmée avec une telle invention, une telle beauté, une telle efficacité.
La troisième utilisation de l'élargissement du champ est toute entière au service de l'effet comique. On a vu Giovanni au téléphone redouter d'assister à la césarienne. Soudain, en gros plan au téléphone, il annonce qu'il doit y aller. Le plan large suivant le découvre alors non plus en tenue de ville comme précédemment mais harnaché dans un habit de chirurgien. L'effet comique induit par la démesure entre la faible participation à l'accouchement demandé à Giovanni et l'accoutrement démesuré traduit bien cette inconsistance des pères dont Moretti a conscience mais que, faute de mieux probablement, il assume avec une belle lucidité.
Dans Full métal
Jacket, Kubrick utilise quatre fois le procédé de l'élargissement
du champ par montage qui révèle une signification de la scène
toute autre que celle que l'on avait d'abord perçu en plan serré.
Deux fois dans la première partie nous découvrons les soldats
à l'entraînement avant de voir apparaître Léonard-Baleine,
brimé, d'abord obligé de sucer son pouce. Ensuite, au moment
de la correction de celui-ci, nous ne verrons d'abord qu'un savon enfermé
dans une serviette avant de d'en comprendre l'utilité. Lorsque Guignol
et son ami photographe prennent l'hélicoptère pour se rendre
au front nous croyons d'abord que celui-ci est malade avant de comprendre
qu'il vomit écuré par le massacre des paysans vietnamiens
abattus par un soldat fou. Enfin, avant d'entreprendre l'exploration de la
rive de la perfume river les soldats sont interviewés par des cameramen
de télévision puis brutalement un plan en contre plongé
indique que l'on est passé à une autre séquence : celle
de l'éloge funèbre des deux soldtas morts dans l'escarmouche
précédente.
Notons toutefois que Kubrick obtient le même effet de signification retardée par deux longs travellings arrière. Le premier débute sur un fondu de soldats marchant au pas qui enchaîne sur une séance de tir dont le champ se dégage de façon extraordinaire depuis les cibles jusqu'aux recommandations du sergent. Sa signification pourrait être : vous vous croyez des hommes, vous n'êtes que les serviteurs de vos fusils. A ce travelling de la première partie répond son symétrique dans la seconde sur la découverte des vietcongs morts depuis le regard de Guignol.