I - Une définition et quatre conditions
La vérité supposée du documentaire est traditionnellement opposée au mensonge de la fiction. Ce préjugé favorable bénéficie d'autant plus au documentaire que le cinéma de grande consommation, américain notamment, ne cherche plus à rendre crédible ses histoires, et se place délibérément dans le champ de l'imaginaire. Jouant à fond sur l'identification et scénarisant ses intrigues au millimètre, le cinéma américain prend son spectateur par la main en l'oblige à penser et à sentir au rythme de son montage.
Plus récemment le documentaire s'est trouvé confronté aussi au docu-fiction (L'odyssée de l'espèce, Sur la terre des dinosaures, Pompéi, D-Day ), à la télé-réalité (Le Loft, star académy ) ou aux reportages des émissions télévisées (52 minutes, zone interdite ). Ces derniers semblent vouloir évacuer toute subjectivité pour ce placer entièrement du côté de l'information, censée produire une vérité.
Pour renforcer sa position, le documentaire se doit donc garder une place
pour la subjectivité (qu'il partage avec la fiction) et une place pour
la saisie du réel (qu'il partage avec le reportage).
Il y a quelques années, le documentaire pouvait encore être défini
simplement : filmer des acteurs qui interprètent leur propre rôle
dans les conditions du direct.
Il se voit aujourd'hui obliger de mieux préciser ses ambitions artistiques. Ainsi, alors que des entorses de plus en plus notables peuvent être admises quant à la définition initiale, quatre conditions semblent nécessaires pour qu'un documentaire puisse être considéré comme une uvre d'art. Le documentaire, comme oeuvre d'art, doit :
La première condition n'est donnée que pour exclure le reportage télévisé, prétendument informatif, qui cherche plus à répondre (off le plus souvent) à des questions qu'à montrer la réalité du problème.
L'uvre d'art suppose toutefois des choix, une subjectivité, une mise en forme. L'auteur doit nécessairement, à un moment ou à un autre, se saisir des rushs pour leur donner une forme et par-là un sens. C'est l'objet de la seconde condition : "rendre compte de la perception de son créateur par rapport au réel enregistré" sans quoi il n'y a pas oeuvre d'art mais artisanat.
La troisième condition "dépasser son sujet pour atteindre à l'universel de la condition humaine" mesure la qualité de l'uvre d'art. On constate que c'est souvent par un petit sujet que l'on atteint à l'universel alors qu'il est difficile de porter un regard personnel sur un grand sujet et, en le dépassant, d'atteindre à l'universel. Sans soute dans cette catégorie grand sujet, le documentaire ouvertement militant est-il plus émouvant
Enfin, et c'est par cela qu'il s'oppose à la fiction, le documentaire doit compter sur son spectateur pour terminer une mise en forme, nécessairement moins structurée que celle reposant sur une trame narrative.
II - Quatre catégories de documentaire
Nous définirons quatre types de documentaires à partir de la grille suivante. La volonté d'intervention minimum sur la réalité définit la première catégorie, "le documentaire sur". L'observateur est neutre, la situation qu'il filme non manipulée. Le documentaire militant filme aussi la réalité objective mais il investit son réalisateur de la mission de débusquer et de révéler le mensonge permanent du discours officiel.
Mais il se peut aussi que la fiction soit productrice d'une vérité. C'est ce qu'ont essayé de saisir les documentaristes qui ont demandé à ceux qu'ils filmaient de jouer une situation pour capter la vérité qui surgissait de ce moment.
Faute probablement de sujets disposés à se livrer ainsi cette catégorie s'est transformé en documentaire autobiographique où c'est le réalisateur lui-même qui joue une situation de fiction : celle de lui-même revenant sur un moment particulier de son passé.
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Les types de documentaires :
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présence du réalisateur/observateur
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Personnages
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| documentaire "sur" | situation quotidienne | |
| documentaire militant |
XX
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situation quotidienne |
| documentaire de fabulation | situation jouée | |
| documentaire autobiographique |
X
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situation jouée |
1-1 : le documentaire "sur" et "au-delà"
Le choix de l'angle et du cadre, du matériau d'enregistrement, de sa sensibilité oriente le regard et ajoute du sens. Le documentaire utilise la voix off ou l'interview qui sont autant d'entorses à l'enregistrement pur du réel.
Le danger de manipulation peut être important. Comme le montre Profession reporter, le dispositif de l'interview est déjà signifiant : l'intervieweur pose les questions dans son langage, avec sa culture et oblige son interlocuteur à répondre dans un cadre qu'il a défini.
Pire, le montage, s'il se veut le plus neutre possible du point de vue du sens, doit filmer l'action en continu et recourir au plan-séquence. Or celui-ci est très visible formellement et souvent ressenti comme artificiel.
Néanmoins la première catégorie de documentaire sera définie par rapport à cette volonté d'intervention minimum par rapport à la réalité. Les 49 plans fixes de Délits Flagrants de Raymond Depardon constituent un sommet de sobriété. Les films de Depardon intéressent par la fenêtre ouverte sur la vie de gens dont nous ne partageons que brièvement l'existence. Ce sont des films "sur" : sur une institution, un évènement, un parcours. On rangera ainsi dans cette catégorie :
Au-delà de leur aspect pédagogique sur le fonctionnement judiciaire, la vie des esquimaux, des fonds marins, les insectes, l'odyssée de Renault, le quotidien des journalistes ou des urgences, ces films ont d'autant plus d'intérêt qu'ils touchent chacun sur un thème universel.
La reconstitution historique peut être plus ou moins orientée, reconstruite par la voix off. Le commentaire off peut faire signifier très différemment toute image comme le montre Chris Marker dans Lettres de Sibérie, constitué de trois commentaires contradictoires d'une même séquence.
C'est pourquoi l'interrogation de la mémoire historique s'accommode mal du soupçon de manipulation à commencer par les témoignages touchant à la shoah. Les témoignages sur les camps d'exterminations relèvent ainsi tous de la même sobriété alors que leur message (plus jamais ça) est évidemment explicite.
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Les principaux documentaires "sur" :
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| L'avocat de la terreur | Barbet Schroeder | France | 2007 |
| Une vérité qui dérange | Davis Guggenheim | U.S.A. | 2007 |
| J'ai (très) mal au travail | Jean-Michel Carré | France | 2007 |
| 10e chambre, instants d'audience | Raymond Depardon | France | 2003 |
| Dix sept-ans | Didier Nion | France | 2003 |
| Le cauchemar de Darwin | Hubert Sauper | France | 2003 |
| A l'ouest des rails | Wang Bing | Chine | 2002 |
| S21, La machine de mort kmère rouge | Rithy Panh | France | 2002 |
| Etre et avoir | Nicolas Philibert | France | 2002 |
| Renault, la puissance et les rêves | Philippe Worms | France | 1997 |
| Microcosmos | Claude Nuridsany | France | 1996 |
| Délits flagrants | Raymond Depardon | France | 1994 |
| Au bord de la mort | Frederick Wiseman | U.S.A. | 1989 |
| Hotel Terminus | Marcel Ophuls | France | 1988 |
| Urgences | Raymond Depardon | France | 1987 |
| Shoah | Claude Lanzmann | France | 1985 |
| Faits divers | Raymond Depardon | France | 1983 |
| Reporters | Raymond Depardon | France | 1982 |
| San Clemente | Raymond Depardon | France | 1980 |
| Numéro zéro | Raymond Depardon | France | 1977 |
| Welfare | Frederick Wiseman | U.S.A. | 1975 |
| 50,81% | Raymond Depardon | France | 1974 |
| Le chagrin et la pitié | Marcel Ophuls | Suisse | 1969 |
| Les maîtres-fous | Jean Rouch | France | 1954 |
| Nuit et brouillard | Alain Resnais | France | 1955 |
| Le monde du silence | Louis Malle | France | 1955 |
| L'Electrification de la terre | Joris Ivens | Hollande | 1940 |
| Terre d'Espagne | Joris Ivens | Hollande | 1938 |
| Borinage | Joris Ivens | Hollande | 1933 |
| Nanouk l'esquimau | Robert Flaherty | U.S.A. | 1922 |
| L'entrée en gare du train de La Ciotat | Louis Lumière | France | 1895 |
1-2 : le documentaire militant
A l'inverse de ce soucis de sobriété, le documentaire militant a tendance à être rejeté du cadre du documentaire parce qu'il prend partie très tôt, parce que la subjectivité y est manifeste. Ironique, mal élevé, il ne fait pas profession de bonne foi.
Il ne fait pas la démonstration de sa probité, la défense et illustration d'une méthode adéquate (précise, respectueuse) de la saisie de la réalité. Les films de Chris marker ou de Michel Moore avouent leur regard orienté sur les images d'archives ou dans le dispositif d'interview. Mais il est difficile de croire que Lanzman ou Ophuls ne savaient pas, lorsqu'ils vont interroger les témoins de la collaboration de l'extermination des juifs, ce qu'ils allaient entendre. Dans le documentaire militant c'est justement le dispositif qui provoque l'émotion qui lui donne sa qualité d'uvre d'art par rapport au reportage. C'est ainsi que l'on considérera Farhenheit 9/11 comme une oeuvre d'art alors que Le monde selon Bush de William Karel n'est qu'un bon reportage télévisé, très pauvre formellement. Dans le documentaire militant c'est l'ampleur du regard, la prise de hauteur vis à vis du sujet, le dispositif d'interview, l'invention formelle qui doivent être pris en compte.
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Les principaux documentaires militants:
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| Sicko | Michael Moore | U.S.A. | 2007 |
| Fahrenheit 9/11 | Michael Moore | U.S.A. | 2004 |
| Bowling for Columbine | Michael Moore | U.S.A. | 2002 |
| Roger et moi | Michael Moore | U.S.A. | 1990 |
| Le fond de l'air est rouge | Chris Marker | France | 1977 |
| La société du spectacle | Guy Debord | France | 1973 |
| Le joli Mai | Chris Marker | France | 1962 |
| Lettre de Sibérie | Chris Marker | France | 1958 |
| Terre sans pain | Luis Bunuel | Espagne | 1932 |
1-3 : le documentaire de fabulation
Il se peut que le documentaire soit documentaire d'une fiction que les personnages se jouent à eux-mêmes. Une vérité se dégage du dispositif narratif ou formel voulu par le réalisateurLa vérité se Deleuze nomme "cinéma de fabulation" ce cinéma du début des années 70, lorsque les frontières se brouillent entre documentaire et fiction et invente un nouveau mode de récit pour établir un cinéma proche du road-movie (Wenders et Cassavetes) ou du cinéma primitif (Lumière, Antoine) où être sur la route était, en soi, une aventure.
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Les principaux documentaires de fabulation :
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| Grizzly man | Werner Herzog | Allemagne | 2005 |
| La bête lumineuse | Pierre Perrault | Canada | 1988 |
| Le moindre geste | Fernand Deligny | France | 1971 |
| Pour la suite du monde | Pierre Perrault | Canada | 1963 |
| L'Hirondelle et la Mésange | André Antoine | France | 1920 |
1-4 : le documentaire autobiographique
Ces documentaires interrogent la mémoires à partir du présent de leur auteur. Ils sont d'autant plus émouvants, qu'au delà de la plongée dans un passé heureux ou douloureux, l'auteur évolue aussi au présent de sa relation aux autres.
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Les principaux documentaires autobiographiques :
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| Rue Santa Fe | Carmen Castillo | France | 2007 |
| Retour en Normandie | Nicolas Philibert | France | 2007 |
| Le filmeur | Alain Cavalier | France | 2005 |
| Peau de cochon | Philippe Katerine | France | 2004 |
| Tarnation | Jonathan Caouette | U.S.A. | 2004 |
| Basse-Normandie | Patrica Mazuy | France | 2004 |
| Histoire d'un secret | Mariana Otero | France | 2003 |
| L'Allemagne en automne | R. W. Fassbinder | Allemagne | 1978 |
| In girum imus nocte et consum.. | Guy Debord | France | 1978 |
III - Documentaire et vérité
Les manipulations d'images sont aujourd'hui célèbres : trucages staliniens des photos officielles, manipulation de Timisoara, la guerre du Golf, Patrick Poivre d'Arvor à Cuba, la voiture de lady Di sur internet. Le numérique indifférencie tout composant (vivant ou mort, concret ou abstrait, pensant ou pas) Transfert de l'image de plusieurs caméras sur un même support puis techniques de digitalisation. Les effets spéciaux permettent de simuler des mouvements de caméra (travellings et panoramiques), de recadrer pour insister sur un détail, d'inscrire dans le même plan des interlocuteurs que des prises de vues distinctes séparaient, de donner du sens à des échanges, à des silences, à des regards qui s'affrontent ou se fuient. Ils aident à mieux définir les personnages.
Même les archives ne garantissent pas la production de la vérité. Deux extrêmes : The memory of the camps (1945), Roswell l'extraterrestre, la preuve, de Jean-Tedy Filipe, 1995.
Des images réelles peuvent être insérées à des fins didactiques. Ainsi dans Verboten, (1959), Samuel Fuller utilise des images du procès de Nuremberg pour montrer la possibilité de rédemption d'un jeune nazi dans l'Allemagne de l'après guerre. Au contraire de fausse images d'archives peuvent renforcer une analyse juste : fabrication baroque d'un faux film d'archives "Le Grito del sur : sass viejas", (1996) de Basilio Martin Pitano évoquant la répression par la république espagnole de révoltes d'inspiration anarchiste au début des années 30 en Andalousie.
Comme le soulignait Jean Louis Comolli au festival de Lussas 1997 : "La
question du vrai ou du faux au cinéma est un faux débat. C'est
ne pas tenir compte de l'ambiguïté fondamentale de la représentation.
En dernière analyse, c'est au spectateur de décider ce en quoi
il veut croire ou non".
Sources: