(reprise en très grande partie du texte Qui fait les images ? , Frederic Nau, site des Cahiers du cinéma)
Le cinéma autobiographique soulève la question de savoir ce dont «je» nous parle quand il nous parle de lui. Or le cinéma, parce qu'il enregistre le réel tel qu'il est, échappe au ressassement égocentrique et platement psychologisant. Ainsi, peut-être plus qu'en littérature quand les je de cinéma parlent de leur moi, ils nous parlent aussi de nous tous ici et maintenant.
Le titre du film de Cavalier Le filmeur pose bien les deux voix dans lesquelles s'engagent les auteurs autobiographique : Le filmeur est un homme qui filme ou un homme qui se filme. Dans la relation entre ces deux pôles se tient tout le travail du metteur en scène. Alain Cavalier se montre, tout entier, à la caméra et zoome volontiers, même, sur son nez, trituré par la chirurgie, ou sur son pied, devenu lunique objet de son attention, à ce quil dit non sans humour. Pourtant rares sont les scènes dans lesquelles le cinéaste est filmé de pied en cap par une caméra fixe ou tenue par un proche. Dans la plupart des cas, Le filmeur filme le monde, élargissant aléatoirement les cercles entourant sa personne. Le monde, cest dabord sa femme et ses parents, mais aussi les animaux plus ou moins apprivoisés qui fréquentent leurs demeures, les fruits et les objets présents, les lieux et lactualité, voire lhistoire. Tous ces êtres ou ces fragments dêtres sont observés dans leur individualité par une caméra qui, pour être souvent subjective, nen recourt pas moins au plan fixe, tentant patiemment de capturer lintense présence au monde de ses objets dans son immédiateté. Cette attention soigneuse aux êtres et aux choses est accentuée par une grande sensibilité à léphémère de leur situation, traduite par des commentaires off ou par des images de ces êtres (parents, fruits...) à dautres instants de leur existence.
Filmer c'est selectionner : dix ans de vie et de bobines pour une heure quarante de film. Le montage ne participe plus à une construction réflexive sur lart et lexistence. Cette pensée se construit dans et par le montage lui-même. Cette opération a envahi tout lespace créateur : il sest substitué à la voix off du filmeur, aux propos du filmé, à tout lappareil de commentaire présent chez Alain Cavalier. En somme, il est le discours.
L'usage dimages bel et bien personnelles celles-là, mais, à la limite, trop personnelles, dans la mesure où elles nont pas, pour la plupart, été prises ou tournées avec une finalité artistique assumées, puisque les premières remontent à lenfance de lauteur et que dautres viennent dalbums familiaux.
Tandis quAlain Cavalier explore lâge de la sagesse (jamais atteinte !), Tarnation livre un documentaire sur la genèse dune personnalité. Il regarde sa formation. Evoquant une adolescence très punk et donc so eighties, Jonathan Caouette fait ainsi défiler dans une scène mémorable les images télévisuelles qui ont occupé sa conscience de jeune garçon : clips, soaps, variétés... A un rythme frénétique, toutes les obsessions de la société américaine (réussite, sexe, révolte, individualisme) y passent, cest-à-dire passent sur lécran, se projettent et passent dans la conscience de ladolescent, repassent aussi dans lesprit du spectateur. Il nest guère étonnant de voir, avant et après cette scène, le jeune homme répéter ces images, en se mettant en scène dans ces rôles variés, jouant la femme meurtrière au début du film avant de rejoindre lunivers sirupeux des teen movies au début de sa carrière dacteur. Dans les nombreux costumes endossés par le cinéaste, nous le voyons aussi dans des spectacles de lycéens : le rythme souvent très rapide de la narration ralentit alors significativement pour montrer un accomplissement, lassomption dune image - quon imagine provisoirement satisfaisante - de soi en acteur-chanteur. Luvre de Jonathan Caouette expose le régime emballé des images contemporaines à une dialectique de lintérieur et de lextérieur, car, décidément, la frontière entre les deux nest rien moins que nette.
La question de la liberté se trouve également au cur de luvre de Vincent Dieutre et, en particulier, de Bologna Centrale. Pour laffirmer, le cinéaste na pas ménagé ses efforts, optant pour la marginalité - politique, sexuelle et sentimentale. Le moindre mérite de Bologna Centrale nest dailleurs pas de mêler explicitement ces trois perspectives, la ville italienne rappelant à lautobiographe les agitations politiques et existentielles de sa jeunesse autant que ses errances amoureuses sur fond de toxicomanie.
Mais à lopposé des films dAlain Cavalier et de Jonathan Caouette, le travail de Vincent Dieutre nest pas animé de la vitalité du conquérant et présente une réflexion plus sombre sur la liberté chérie et un pessimisme foncier imprègne limage autant que le rapport du récit à limage dans Bologna Centrale. A la différence dAlain Cavalier et de Jonathan Caouette, Vincent Dieutre naccorde pas de place emblématique au montage et nous confronte directement à cette image dun présent déserté : en ce sens, il instaure une immédiateté bien plus violente au monde filmé. Mais, dans le même temps, sa voix omniprésente opère le mouvement inverse et crée une distance maximale avec limage, dont elle dévalue toujours déjà la valeur intrinsèque, puisquelle nest quune vision du vide, limpossible représentation de labsence. Par là se marque encore une différence avec La filmeur et Tarnation : tandis que la voix du filmeur sexprime au présent du filmage, que celle de Jonathan Caouette ne quitte jamais vraiment le présent de lémotion encore cuisante (même si elle recourt au passé grammatical), le temps de prédilection dans Bologna Centrale est le passé révolu, sans quaucun lien ne puisse plus être tissé avec le présent. Lalliance de limage et de la voix frappe systématiquement dinactualité limage cinématographique et le récit autobiographique, auxquels elle confère un statut paradoxal de non-être.. Plus sombre quAlain Cavalier et Jonathan Caouette, Bologna Centrale ne cherche pas à construire un moi présent et libre ; mais le film ne se lasse pas de dire à la fois limpossibilité de cette quête et limpossibilité dy renoncer.
On distingura les autobiographies revendiquées qui se donnent en tant que genre à l'intérieur du genre documentaire (Le filmeur, Tarnation, Peau de Cochon ...) des autobiographies romancées, drames de l'enfance ou drames psychologiques (Les 400 coups, Au revoir les enfants, Le garçu)
Bibliographie: Qui fait les images ? , Frederic Nau, site des Cahiers du cinéma
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Principaux films :
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| Persepolis | Marjane Satrapi | France | 2007 |
| Le filmeur | Alain Cavalier | France | 2004 |
| Tarnation | Jonathan Caouette | U. S. A. | 2004 |
| Peau de Cochon | Philippe Katerine | France | 2004 |
| Bologna centrale | Vincent Dieutre | France | 2004 |
| Histoire d'un secret | Mariana Otero | France | 2003 |
| Le garçu | Maurice Pialat | France | 1995 |
| Cher journal | Nanni Moretti | Italie | 1994 |
| Au revoir les enfants | Louis Malle | France | 1987 |
| L'Allemagne en automne | Rainer Werner Fassbinder | Allemagne | 1977 |
| Je tu il elle | Chantal Akerman | France | 1974 |
| Nous ne vieillirons pas ensemble | Maurice Pialat | France | 1972 |
| Les 400 coups | François Truffaut | France | 1959 |